‹ ŒuvresChapitre 123 sur 279 · PARTIE II, LETTRE II. i6û · texte numérisé non relu

PARTIE II, LETTRE II. i6û

mœurs-, un bon père y doit suppléer sans cloute; son droit, son devoir même, est de dire: Ma fille, c'est un honnête homme, ou c'est un fripon; c'est un homme de sens, ou cest un fou. Voilà les convenances dont il doit connoîtrc ; le jugement de toutes les autres appartient à la fille. En criant qu'on troubleroit ainsi Tordre de la société, ces tyrans le trou* blent eux-mêmes. Que le rang se règle par le mérite, et l'union des cœurs par leur choix , voilà le véritable ordre social ; ceux qui le règlent par la maissance ou par les richesses sont les vrais perturbateurs de cet ordre, ce sont ceux-là qu il faut décrier ou punir.

Il est donc de la justice universelle que ces abus soient redressés ; il est du devoir de l'homme de s'opposer à la violence , de concourir à 1 ordre ; et , s'il m'étoit possible d'unir ces deux amants en dépit d'un vieillard sans raison, ne doutez pas que je n'achevasse en cela 1 ouvrage du ciel , sans m 'embarrasser de l'approbation des hommes.

Vous êtes plus heureuse, aimable Claire; vous avez un père qui ne prétend point savoir mieux que vous en quoi consiste votre bonheur. Ce n'est peut-être ni par de grandes vues de sagesse , ni par une tendresse excessive qu il vous rend ainsi maitresse de votre sort ; mais qu'importe la cause si l'effet est le même; et si, dans la liberté qu'il vous laisse, l'indolence lui tient lieu de raison? Loin d'abuser de cette liberté , le choix que vous avez fait à vingt ans auroit l'approbation du plus sage père. Votre cœur, absorbé par une amitié qui n'eut jamais dégale, a gardé peu de place aux feux de l'amour ; vous leur substituez

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tout ce qui peut y suppléer dans le mariage : moins amante quainie, si vous n'êtes la plus tendre épouse vous serez la plus vertueuse , et cette union qu'a formée la sagesse doit croître avec l'âge et durer autant qu'elle. L'impulsion du cœur est plus aveugle, mais elle est plus invincible : c'est le moyen de se perdre que de se mettre dans la nécessité de lui résister. Heureux ceux que l'amour assortit comme auroit fait la raison, et qui n'ont point d'obstacle à vaincre et de préjugés à combattre ! Tels seroient nos deux amants 6ans 1 injuste résistance d'un père entêté. Tels malgré lui pourroient-ils être encore , si l'un des deux étoit bien conseillé.

L'exemple de Julie et le vôtre montrent également que c'est aux époux seuls à juger s'ils se conviennent. Si l'amour ne régne pas , la raison choisira seule ; c'est le cas où vous êtes : si l'amour régne , la nature a déjà choisi ; c'est celui de Julie. Telle est la loi sacrée de la nature, qu'il n'est pas permis à lhomme d'enfreindre, qu'il n'enfreint jamais impunément, et que la considération des états et des rangs ne peut abroger qu'il n'en coûte des malheurs et des crimes.

Quoique l'hiver s'avance et que j'aie à me rendre à Rome, je ne quitterai point l'ami que j'ai sous ma garde que je ne voie son ame dans. un état de consistance sur lequel je puisse compter. C'est un dépôt qui m'est cher par son prix et pareeque vous me l'avez confié. Si je ne puis faire qu'il soit heureux , je tâcherai de faire au moins qu'il soit sage et qu'il porte en homme les maux de l'humanité. J'ai résolu de passer ici une quinzaine de jours avec lui, durant lesquels j'espère

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