PARTIE I, LETTRE VI
tendre, elle nous instruisent au moins de mille choses que déjeunes filles se passeraient bien de savoir. Console-toi donc de sa perte comme d'un mal qui n'est pas sans quelque dédommagement: à 1 âge où nous sommes , ses leçons commençoient à devenir dangereuses , et le ciel nous la peut-être ôtée au moment où il n'étoit pas bon qu'elle nous restât plus long-temps. Souviens-toi de tout ce que tu me disois quand je perdis le meilleur des frères. La Chaillot t'est-elle plus chère? as-tu plus de raison de la regretter?
Reviens , ma chère ; elle n'a plus besoin de toi. Hélas ! tandis que tu perds ton temps en regrets superflus, comment ne crains-tu point de t'en attirer d'autres? comment ne crains-tu point, toi qui connois l'état de mon cœur, d'abandonner ton amie à des périls que ta présence aurait prévenus? Oh! qu'il s'est passé de choses depuis ton départ! Tu frémiras en apprenant quels dangers j'ai courus par mon imprudence. J'espère en être délivrée; mais je me vois, pour ainsi dire , à la discrétion d'autrui : c'est à toi de me rendre à moi-même. Hàte-toi donc de revenir. Je n'ai rien dit tant que tes soins étoient utiles à ta pauvre bonne ; j'eusse été la première à t1 exhorter à les lui rendre. Depuis qu'elle n'est plus , c'est à sa famille que tu les dois : nous les remplirons mieux ici de concert que tu ne ferais seule à la campagne , et tu t'acquitteras des devoirs de la reconnoissance sans rien ôter à ceux de l'amitié.
Depuis le départ de mon père nous avons repris notre ancienne manière de vivre , et ma mère me quitte moins ; mais c'est par habitude plus que par défiance.
vi. 4
5o LA NOUVELLE HÉLOÏSE.
Ses sociétés lui prennent encore bien des- moments qu'elle ne veut pas dérober à mes petites études , et Babi remplit alors sa place assez négligemment. Quoique je trouve à cette bonne mère beaucoup trop de sécurité, je ne puis me résoudre à l'en avertir ; je voudrois bien pourvoir à ma sûreté sans perdre son estime , et c'est toi seule qui peux concilier tout cela. Reviens, ma Claire , reviens sans tarder. J ai regret aux leçons que je prends sans toi, et j'ai peur de devenir trop savante: notre maître n'est pas seulement un homme de mérite, il est vertueux , et n'en est que plus à craindre. Je suis trop contente de lui pour l'être de moi : à son âge et au nôtre , avec l'homme le plus vertueux , quand il est aimable , il vaut mieux être deux fdles qu'une.
LETTRE VII
RÉPONSE
Je t'entends, et tu me fais trembler, non que je croie le danger aussi pressant que tu l'imagines. Ta crainte modère la mienne sur le présent, mais l'avenir m'épouvante; et si tu ne peux te vaincre, je ne vois plus que des malheurs. Hélas! combien de fois la pauvre Chaillot m'a-t-elle prédit que le premier soupir de ton cœur feroit le destin de ta vie ! Ah! cousine, si jeune encore faut-il voir déjà ton sort s'accomplir ! Qu'elle va nous manquer cette femme habile que tu nous crois avantageux de perdre ! Il l'eut été peut-être de tomber d'abord en de plus sûres mains ; mais nous sommes