‹ ŒuvresChapitre 132 sur 279 · PARTIE II, LETTRE V · texte numérisé non relu

PARTIE II, LETTRE V

que toi de m' l'arracher. 111! mon enfant, plût au ciel qu au prix de son attachement je te pusse guérir du tien ! je le garde avec plaisir, je le céderais avec joie.

A 1 égard des prétentions sur la figure, j'en puis avoir tant qu'il me plaira; tu n'es pas fille à me les disputer, et je suis bien sûre qu'il ne t'entra de tes jours dans l'esprit de savoir qui de nous deux est la plus jolie. Je n'ai pas été tout-à-fait si indifférente, je sais là-dessus à quoi m en tenir, sans en avoir le moindre chagrin. Il me semble même que j'en suis plus fière que jalouse ; car enfin les charmes de ton visage n'étant pas ceux qu'il faudrait au mien , ne m'ôtent rien de ce que j'ai , et je me trouve encore belle de ta beauté , aimable de tes grâces , ornée de te9 talents ; je me pare de toutes tes perfections , et c'est en toi que je place mon amour-propre le mieux entendu. Je n'aimerais pourtant guère à faire peur pour mon compte, mais je suis assez jolie pour le besoin que j'ai de létre. Tout le reste m'est inutile, et je n'ai pas besoin d être humble pour te céder.

Tu t'impatientes de savoir à quoi j'en veux venir* Le voici. Je ne puis te donner le conseil que tu me demandes , je t en ai dit la raison : mais le parti que tu prendras pour toi , tu le prendras en même temps pour ton amie ; et quel que soit ton destin , je suis déterminée à le partager. Si tu pars , je te suis ; si tu restes , je reste : j en ai formé 1 inébranlable résolution; je le dois, rien ne m'en peut détourner. Ma fatale indulgence a causé ta perte ; ton sort doit être le mien ; et , puisque nous fûmes inséparables dès l'enfance, ma Julie , il faut 1 être jusqu'au tombeau.

Tu trouveras , je le prévois , beaucoup d'étourderie dans ce projet; mais, au fond, il est plus sensé qu'il ne semble, et je n'ai pas les mêmes motifs d irrésolution que toi. Premièrement, quant à nia famille, si je quitte un père facile, je quitte un père assez indifférent , qui laisse faire à ses enfants tout ce qui leur plaît, plus par négligence que par tendresse : car tu sais que les affaires de l'Europe l'occupent beaucoup plus que les siennes , et que sa fdle lui est bien moins chère que la Pragmatique. D ailleurs je ne suis pas comme toi fdle unique ; et avec les enfants qui lui resteront, à peine saura-t-il s il lui en manque un.

J'abandonne un mariage prêt à conclnre? Manco maie*, ma chère ; c'est à M. d Orbe , s'il m aime, à s'en consoler. Pour moi, quoique j estime son caractère, que je ne sois pas sans attachement pour sa personne, et fine je regrette en lui un fort honnête homme, il ne m'est rien auprès de ma Julie. Dis-moi, mon enfant, lame a-t-elle un sexe? En vérité je ne le sens guère à la mienne. Je puis avoir des fantaisies, mais fort peu d amour. Un mari peut m être utile, mais il ne sera jamais pour moi qu'un mari; et de ceux-là, Ubre encore et passable comme je suis, j'en puis trouver un par tout le monde.

Prends bien garde, cousine, que, quoique je n'hésite point, ce n'est pas à dire que tu ne doives point

Idiotisme italien qui repond à notre qu'à cela ne tienne; c'est le moindre mal qui en puisse arriver. Montaigne l'emploie précisément dans le même sens ( Livre III, chap. 9 ); et Coste, son commentateur, s'ot lourdement mépris en le traduisant par cest toujours autant de gagné.

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