PARTI !•: II, LETTRE V
inilord Edouard, et que je défrise sa grande ame!
-Mais, crois-moi, ce zèle, tout pur qu il est, serait moins ardent, si, dans la même circonstance, il s adressoit à d'autres personnes. C'est ton ascendant invineible et celui de ton ami, qui, sans même qu il s'en aperçoive, le déterminent avec tant de force, et lui font (aire par attachement ce qu il croit ne faire (pie par honnêteté.
Voilà ce qui doit arriver à toutes les âmes d une certaine trempe; elles transforment, pour ainsi dire , les autres en elles-mêmes ; elles ont une sphère <1 activité dans laquelle rien ne leur résiste : on ne peut les connoltre sans les vouloir imiter, et de leur sublime élévation elles attirent à elles tout ce qui les environne, (/est pour cela, ma chère, que ni toi ni ton aminé eonnoîtrez peut-être jamais les hommes; car vous les verrez bien plus comme vous les ferez , que comme ils .-eront d eux-mêmes. Vous donnerez le ton à tons ceux qui vivront avec vous; ils vous fuiront ou vous deviendront semblables, et tout ee que vous aurez vu n aura peut-être rien de pareil dans le reste du monde.
Venons maintenant à moi, cousine, à moi (pi un même sany, un même âge, et surtout une parfaite conformité de goûts et d'humeurs, avec des tempéraments contraires , unit à toi dès l'enfance.
Congiunti eran gl' alberghi, Ma più conginnti i cuori :
Conforme era l'etate.
Mal pensier più conl ;rme '".
' Nos aines étoieut jointes ainsi que no> demeures, <t non: avions la même conformité de goùis que d'âges.
Taôs. uns ' '.
284 LA NOUVELLE IIÉLOÏSE.
Que penses-tu qu'ait produit sur celle qui a passé sa vie avec toi cette charmante influence qui se fait sentir à tout ce qui t'approche? Crois-tu qu il puisse ne régner entre nous qu'une union commune ? Mes yeux ne te rendent-ils pas la douce joie que je prends chaque jour dans les tiens en nous abordant? Ne listu pas dans mon cœur attendri le plaisir de partager tes peines et de pleurer avec toi? Puis-je oublier que , dans les premiers transports d'un amour naissant , l'amitié ne te fut point importune, et que les murmures de ton amant ne purent t'engager à m éloigner de toi , et à me dérober le spectacle de ta foiblesse ? Ce moment fut critique , ma Julie ; je sais ce que vaut dans ton cœur modeste le sacrifice d'une honte qui n'est pas réciproque. Jamais je n'eusse été ta confidente si j eusse été ton amie à demi , et nos âmes se sont trop bien senties en s'unissant , pour que rien les puisse désormais séparer.
Qu'est-ce qui rend les amitiés si tiédes et si peu durables entre les femmes, je dis entre celles qui sauraient aimer? Ce sont les intérêts de l'amour, c'est l'empire de la beauté, c'est la jalousie des conquêtes : or, si rien de tout cela nous eût pu diviser, cette division seroit déjà faite. Mais quand mon cœur seroit moins inepte à l'amour, quand j'ignorerois que vos feux sont de nature à ne s'éteindre qu'avec la vie, ton amant est mon ami, c'est-à-dire mon frère : et qui vit jamais finir par L'amour une véritable amitié? Pour M. d'Orbe, assurément il aura long-temps à se louer de tes sentiments , avant que je songe à m'en plaindre ; et je ne suis pas plus tentée de le retenir par force.