DE JULIE A MILÔRD EDOUARD
Votre lettre, milord, me pénétre d'attendrissement et d'admiration. L'ami que vous daignes protéger n'y sera pas inoins sensible, quand il saura tout ce que vous avez voulu faire pour nous. Hélas! il n'y a que les infortunés qui sentent le prix des âmes bienfaisantes., ^sous ne savons déjà qu'à trop de titres tout ce
que vaut la vôtre , et vos vertus héroïques nous toucheront toujours , mais elles ne nous surprendront plus .
Qu'il me seroit doux d'être heureuse sous les auspices d'un ami si généreux, et de tenir de ses bienfaits le bonheur que la fortune ma refusé ! Mais , milord, je le vois avec désespoir, elle trompe vos bons desseins ; mon sort cruel l'emporte sur votre zélé , et la douce image des biens que vous m'offrez ne sert qu'à m'en rendre la privation plus sensible. Vous donnez une retraite agréable et sûre à deux amants persécutés ; vous y rendez leurs feux légitimes , leur Union solennelle, et je sais que sous votre garde j échapperois aisément aux poursuites d'une famille irritée. C'est beaucoup pour l'amour, est-ce assez pour la félicité? Non : si vous voulez que je sois paisible et contente , donnez-moi quelque asile plus sûr encore , où l'on puisse échapper à la honte et au repentir. Vous allez au-devant de nos besoins , et par une générosité sans exemple, vous vous privez, pour notre entretien, d'une partie des biens destinés au vôtre. Plus riche, plus honorée de vos bienfaits que de mon patrimoine, je puis tout recouvrer près de vous, et vous daignerez me tenir lieu de père. Ah! milord, serai-je digne d'en trouver un, après avoir abandonné celui que m'a donné la nature ?
Voilà la source des reproches d'une conscience épouvantée, et des murmures secrets qui déchirent mon cœur. Il ne s'agit pas de savoir si j'ai droit de disposer de moi contre le gré des auteurs de mes jours, mais si j'en puis disposer sans les affliger moi-