‹ ŒuvresChapitre 135 sur 279 · PARTIE II, LETTRE VI · texte numérisé non relu

PARTIE II, LETTRE VI

tellement, si je puis les fuir sans les mettre au di poir. Hélas! il vaudrait autant consulter si j'ai droit de leur nier la vie. Depuis quand la vertu pèse-t-elle ainsi les droits du sang et de la nature.' Depuis quand un cœur sensible marque-t-il avec tant de soin les bornes de la reconnoissance? N'est-ce pas être déjà coupable, que de vouloir aller jusqu'au point où Ion commence à le devenir? et cberehe-t-on si scrupuleusement le terme de ses devoirs, quand on n'est point tenté de le passer? Qui? moi? j abandonnerais impitoyablement ceux par qui je respire -, ceux qui me conservent la vie qu ils m'ont donnée, et me la rendent chère; ceux qui n'ont d'autre espoir, d'autre plaisir, qu'en moi seule; un père presque sexagénaire, une mère toujours languissante! moi leur unique enfant, je les laisserais sans assistance dans la solitude et les ennuis de la vieillesse, quand il est temps de leur rendre les tendres soins qu ils m'ont prodigués ! je livrerais leurs derniers jours à la boute, aux regrets, aux pleurs ! la terreur, le cri de ma conscience agitée, me peindraient sans cesse mon père et ma mère expirant sans consolation, et maudissant la fille ingrate qui les délaisse et les déshonore! Non, milbrd, la vertu que j abandonnai m'abandonne à son tour,'et ne dit plus rien à mon cœur : mais cette idée horrible me parle à sa place ; elle nie suivrait pour mon tourment à chaque instant de mes jours, et me rendrait misérable au sein du bonheur. Enfin, si tel est mon destin qu'il l'aille livrer le reste de ma vie aux remords , celui-là seul est trop affreux pour le supporter ; j'aime mieux braver tous les autres.

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Je ne puis répondre à vos raisons, je l'avoue; je n'ai que trop de penchant à les trouver bonnes. Mais, milord , vous n êtes pas marié : ne sentez-vous point ou il faut être père pour avoir droit de conseiller les enfants d autrui? Quant à moi, mon parti est pris; mes parents me rendront malheureuse, je le sais bien ; mais il me sera moins cruel de gémir dans mon infortune , que d'avoir causé la leur; et je ne déserterai jamais la maison paternelle. Va donc, douce chimère d une aine sensible, félicité si charmante et si désirée, va te perdre dans la nuit des songes , tu n'auras plus de réalité pour moi. Et vous , ami trop généreux , oubliez vos aimables projets , et qu'il n'en reste de trace qu'au fond d un cœur trop reconnoissant pour en perdre le souvenir. Si lexcès de nos maux ne décourage point votre grande ame, si vos généreuses bontés ne sont point épuisées , il vous reste de quoi les exercer avec gloire ; et celui que vous honorez du titre de votre ami peut, par vos soins, mériter de le devenir. Ne jugez pas de lui par l'état où vous le voyez : son égarement ne vient point de lâcheté, mais d'un génie ardent et fier qui se roidit contre la fortune. Il y a souvent plus de stupidité que de courage dans une constance apparente; le vulgaire ne connoît point de violentes douleurs, et les grandes passions ne germent guère chez les hommes foibles. Hélas ! il a mis dans la sienne cette énergie de sentiments qui caractérise les âmes nobles, et c'est ce qui fait aujourd'hui ma honte et mon désespoir. Milord, daignez le croire, s il n etoit qu'un homme ordinaire, Julie n'eût point péri.

ÎSon, non, cette affection secrète qui prévint en

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