A CLAIRE
Pourquoi faut-il que j'ouvre enfin les yeux sur moi? Que ne les ai-je fermés pour toujours, plutôt que de voir l'avilissement où je suis tombé ; plutôt que de me trouver îe dernier des hommes, après en avoir été le plus fortuné ! Aimable et généreuse amie, qui fûtes si souvent mon refuge , j'ose encore verser ma honte et mes peines dans votre cœur compatissant : j'ose encore implorer vos consolations contre le sentiment de ma propre indignité; j ose recourir à vous quand je suis abandonné de moi-même. Ciel ! comment un homme aussi méprisable a-t-il pu jamais être aimé d elle? ou comment un feu si divin na-t-il point épuré mon ame? Quelle doit maintenant rougir de son choix , celle que je ne suis plus digne de nommer ! Qu elle doit gémir de voir profaner son image dans un cœur si rampant et si bas ! Quelle doit de dédains et de haine à celui qui put l'aimer et n être qu'un lâche! Connois-
302 LA NOUVELLE IIÉLOÏSE.
sez toutes mes erreurs ! charmante cousine ' ; connoissez mon crime et mon repentir ; soyez mon juge -, et que je meure ; ou soyez mon intercesseur , et que l'objet qui fait mon sort daigne encore en être 1 arbitre.
Je ne vous parlerai point de 1 effet que produisit sur moi cette séparation imprévue ; je ne vous dirai rien de ma douleur stupide et de mon insensé désespoir : vous n en jugerez que trop par l'égarement inconcevable où l'un et l'autre m'ont entraîné. Plus je sentois l'horreur de mon état, moins j imaginois qu il fut possible de renoncer volontairement à Julie ; et l'amertume de ce sentiment, jointe à l'étonnante générosité de milord Edouard, me fit naître des soupçons que je ne me rappellerai jamais sans horreur, et que je ne puis oublier sans ingratitude envers l'ami qui me les pardonne.
En rapprochant dans mon délire toutes les circonstances de mon départ, j'y crus reconnoître un dessein prémédité, et j'osai 1 attribuer au plus vertueux des hommes. A peine ce doute affreux me fut-il entré dans 1 esprit, que tout me sembla le confirmer. La conversation de milord avec le baron d'Etange , le ton peu insinuant que je l'accusois d'y avoir affecté, la querelle qui en dériva , la défense de me voir , la résolution prise de me faire partir, la diligence et le secret des préparatifs , l'entretien qu il eut avec moi la veille, enfin la rapidité avec laquelle je fus plutôt enlevé « j u emmené ; tout me sembloit prouver , de la part de
A 1 imitation de Julie, il l'appeloit ma cousine; et à l'imitation de Julie. Claire l'appeloit mon ami.