‹ ŒuvresChapitre 145 sur 279 · PARTIE II, LETTRE X. 3o · texte numérisé non relu

PARTIE II, LETTRE X. 3o

milord, un projet formé de méearter de Julie; et le retour que je Bavois qu il devoit faire auprès d'elle achevoit, selon moi , de me déceler le but de ses soins. Je résolus pourtant de m éclaireir encore mieux avaiti d éclater; et dans ce dessein je me bornai à examiner les choses avec plus d'attention. Mais (ont redonhloit mes ridicules soupçons, et le zèle de l'humanité ne lui inspiroit rien d honnête en ma faveur dont mon aveugle jalousie ne tirât quelque indice de trahison. A Besançon je sus qu'il avoit écrit à Julie sans me communiquer sa lettre, sans m'en parler. Je me tins alors suffisamment convaincu, et je n'attendis que la réponse, dont j espérois bien le trouver mécontent, pour avoir avec lui léclaircissement que je méditois.

Hier au soir nous rentrâmes assez tard, et je sus qu'il y avoit un paquet venu de Suisse, dont il ne me parla point en nous séparant. Je lui laissai le temps de l'ouvrir; je 1 entendis de ma chambre murmurer en lisant quelques mots. Je prêtai 1 oreille attentivement. Ah, Julie ! disoit-il en phrases interrompues , j ai voulu vous rendre heureuse... je respecte votre vertu... mais je plains votre erreur... A ces mots et d'autres semblables que je distinguai parfaitement , je ne fus plus maître de moi ; je pris mon épée sous mon bras; j'ouvris ou plutôt j enfonçai la porte; j'entrai comme un furieux. Non , je ne souillerai point ce papier ni vos regards des injures que me dicta la rage pour le porter à se battre avec moi sur-le-champ.

O ma cousine ! c'est là surtout que je pus reconnoître l'empire de la véritable sagesse , même sur les hommes les plus sensibles, quand ils veulent écouter

3o4 LA NOUVELLE HÉLOÏSE.

sa voix. D'abord il ne put rien comprendre à mes discours, et il les prit pour un vrai délire : mais la trahison dont je laccusois, les desseins secrets que je lui reprochois, cette lettre de Julie qu il tenoit encore, et dont je lui parlois sans cesse, lui firent connoître enfin le sujet de ma fureur. Il sourit; puis il me dit froidement : Vous avez perdu la raison, et je ne me bats point contre un insensé. Ouvrez les yeux, aveugle que vous êtes i ajouta-t-il d un ton plus doux; estce bien moi que vous accusez de vous trahir? Je sentis dans l'accent de ce discours je ne sais quoi qui n'étoit pas d'un perfide ; le son de sa voix me remua le cœur; je n'eus pas jeté les yeux sur les siens que tous mes soupçons se dissipèrent , et je commençai de voir avec effroi mon extravagance.

Il s'aperçut à l'instant de ce changement ; il me tendit la main. Venez, me dit-il; si votre retour n'eût précédé ma justification, je ne vous aurais vu de ma vie. A présent que vous êtes raisonnable , lisez cette lettre, et connoissez une fois vos amis. Je voulus refuser de la lire ; mais l'ascendant que tant d'avantages lui donnoient sur moi le lui fit exiger d'un ton d'autorité que, malgré mes ombrages dissipés, mon désir secret nappuyoit que trop.

Imaginez en quel état je me trouvai après cette lecture, qui m'apprit les bienfaits inouïs de celui que j'osois calomnier avec tant d'indignité. Je me précipitai à ses pieds ; et, le cœur chargé d'admiration, de regrets et de honte, je serrois ses genoux de toute ma force sans pouvoir proférer un seul mot. Il reçut mon repentir comme il avoit reçu mes outrages ; et n'exigea

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