PARTIE I, LETTRE VÎT
percevoir qu'on a la gazette ici plus tard qu'à la ville. Ainsi tout le monde ne demande pas mieux que d'y retourner, et tu m'embrasseras , j'espère, dans quatre ou cinq jours. Mais ce qui m 'inquiète est que quatre ou cinq jours font je ne sais combien d'heures , dont plusieurs sont destinées au philosophe. Au philosophe , entends-tu, cousine? Pense que toutes ces heures-là ne doivent sonner que pour lui.
Ne va pas ici rougir et baisser les yeux. Prendre un air grave , il t'est impossible ; cela ne peut aller à tes traits. Tu sais bien que je ne saurais pleurer sans rire , et que je n'en suis pas pour cela moins sensible ; je n'en ai pas moins de chagrin d'être loin de toi ; je n'en regrette pas moins la bonne Chaillot. Je te sais un gré infini de vouloir partager avec moi le soin de sa famille, je ne l'abandonnerai de mes jours; mais tu ne serois plus toi-même si tu perdois quelque occasion de faire du bien. Je conviens que la pauvre mie étoit babillarde , assez libre dans ses propos familiers , peu discrète avec déjeunes fdles , et quelle aimoit à parler de son vieux temps: aussi ne sont-ce pas tant les qualités de son esprit que je regrette , bien qu'elle en eût d'excellentes parmi de mauvaises. La perte que je pleure en elle, c'est son bon cœur, son parfait attachement, qui lui donnoit â-la-fois pour moi la tendresse d'une mère et la confiance d'une soeur. Elle me tenoit lieu de toute ma famille. A peine ai-je connu ma mère ; mon père m'aime autant qu il peut aimer : nous avons perdu ton aimable frère , je ne vois presque jamais les miens, Me voilà comme une orpheline délaissée. Mon enfant ^ tu me restes seule ; car ta bonne mère , c'est toi. Tu as
raison pourtant; tu me restes. Je pleurois ! j'étois donc folîe : qu'avois-je à pleurer?
P. S. De peur d'accident, j'adresse cette lettre à notre maître , afin qu'elle te 'parvienne plus sûrement.
LETTRE VIII. '
A JULIE
Quels sont , belle Julie , les bizarres caprices de l'amour ! Mon cœur a plus qu'il n'espéroit , et n'est pas content ! Vous m'aimez , vous me le dites , et je soupire ! Ce cœur injuste ose désirer encore , quand il n'a plus rien à désirer ; il me punit de ses fantaisies , et me rend inquiet au sein du bonheur. Ne croyez pas que j'aie oublié les lois qui me sont imposées, ni perdu la Aolonté de les observer; non : mais un secret dépit m'agite en voyant que ces lois ne coûtent qu'à moi, que vous qui vous prétendiez si foible êtes si forte à présent , et que j'ai si peu de combats à rendre contre moi-même, tant je vous trouve attentive à les prévenir.
Que vous êtes changée depuis deux mois , sans que rien ait changé que vous ! Vos langueurs ont disparu, il il est plus question de dégoût ni d'abattement ; toutes
On sent qu'il y a ici une lacune, et l'on en trouvera souvent dans la suite de cette correspondance. Plusieurs lettres se sont perdue;., d'autres ont été' supprimées, d'autres ont souffert des retranchements; mais il ne naaaque rien d'essentiel qu'on ne puisse MS< ment suppléer à l'aide de ce qui veste.