PARTIE I, LETTRE VIII
les grâces sont venues reprendre leurs postes ; tous vos charmes se sont ranimés; la rose qui vient cl éclore n est pas plus fraîche que vous ; les saillies ont recommencé ; vous avez de 1 esprit avec tout le monde ; vous folâtrez, même avec moi, comme auparavant; et, ce qui m'irrite plus cpie tout le reste, vous me jurez un amour éternel d'un air aussi gai que si vous disiez ta chose du monde la plus plaisante.
Dites , dites , volage ; est-ce là le caractère d'une passion violente réduite à se combattre elle-même? et si vous aviez le moindre désir à vaincre , la contrainte nétoufferoit-elle pas au moins l'enjouement? Oh! que vous étiez bien plus aimable quand vous étiez moins belle! Que je regrette cette pâleur touchante, précieux gage du bonheur d'un amant! et que je hais 1 indiscrète santé que vous avez recouvrée aux dépens de mon repos ! Oui , jaimerois mieux vous voir malade encore que cet air content, ces yeux brillants, ce teini fleuri, qui m'outragent. Avez-vous oublié sitôt que vous n'étiez pas ainsi quand vous imploriez ma clémence? Julie, Julie, que cet amour si vit' est devenu tranquille en peu de temps !
Mais ce qui m offense plus encore, c'est qu après. vous être remise à ma discrétion , vous paraissez vous en défier, et que vous fuyez les dangers comme s il vous en restoit à craindre. Est-ce ainsi que vous honorez ma retenue? et mon inviolable respect méritoitil cet affront de votre part? Bien loin que le dépai l de votre père nous ait laissé plus de liberté, à peine peut on vous voir seule. Votre inséparable cousine ne vous quitte plus. Insensiblement nous allons reprendre noi
premières manières de vivre et notre ancienne circonspection , avec cette unique différence qu'alors elle vous étoit à charge, et quelle vous plaît maintenant.
Quel sera donc le prix d'un si pur hommage, si votre estime ne lest pas? et de quoi me sert l'abstinence éternelle et volontaire de ce qu il y a de plus doux au monde, si celle qui 1 exige ne m'en sait aucun gré? Certes, je suis las de souffrir inutilement , et de me condamner aux plus dures privations sans en avoir même le mérite. Quoi ! faut-il que vous embellissiez impunément tandis que vous me méprisez? faut-il qu'incessamment mes yeux dévorent des charmes dont jamais ma bouche n'ose approcher? faut-il enfin que je m'ôte à moi-même toute espérance sans pouvoir au moins m'honorerd un sacrifice aussi rigoureux? Non; puisque vous ne vous fiez pas à ma foi , je ne veux plus la laisser vainement engagée : c'est une sûreté injuste que celle que vous tirée à-la-fois de ma parole et de vos précautions ; vous êtes trop ingrate, ou je suis trop scrupuleux , et je ne veux plus refuser de la fortune les occasions que vous n'aurez pu lui ôter. Enfin, quoi qu'il en soit de mon sort, je sens que j'ai pris une charge au-dessus de mes forces. Julie, reprenez la garde de vous-même , je vous rends un dépôt trop dangereux pour la fidélité du dépositaire , et dont la défense coûtera moins à votre cœur que vous n'avez feint de le craindre.
Je vous le dis sérieusement : comptez sur vous , ou chassez-moi, c'est-à-dire ôtez-moi la vie. J'ai pris un engagement téméraire. J'admire comment je l'ai pu tenir si long-temps; je sais aueje le dois toujours;