PARTIE II, LKTTRE XVII
pièces françoises. Racine et Corneille* avec tout leur
génie, ne sont eu\-i:u mes que des parleurs; et leur successeur es* le premier qui, à 1 imitation <!es Auglois, ait osé mettre quelquefois la scène en représentation, Communément tout se passe en beaux dialogues bien agencés, bien ronflants, pu 1 ob voit d'abord que le premier soin de chaque interlocuteur est toujours celui de briller. Presque tout s'énonce en maximes générâles. Quelque agités qu ils puissent être, ils songent toujours plus au public qu'à eux-mêmes; une sentence leur coûte moins qu'un sentiment : les pièces de Racine et de Molière ' exceptées, \eje est presque aussi scrupuleusement banni de la scène françoise que des écrits de Port-Roval ; et les passions humaines , aussi modestes que L'humilité chrétienne, n'y parlent jamais que par on. Il v a encore une certaine dignité maniérée dans le geste et dans le propos, qui ne permet jamais à la passion de parler exactement son langage, ni à l'auteur de revêtir son personnage et de se transporter au lieu de la scène, mais le tient toujours enchaîné sur le théâtre et sous les veux des spectateurs. Aussi les situations les plus vives ne lui font-elles jamais oublier un bel arrangement de phrases ni des attitudes élégantes; et si le désespoir lui plonge un poignard dans
•• ainsi le même trait d'après lui. Melanthius, interrogé ce qu'il « luy sembloit de la tragédie de Dionvsius : le ne l'ay, dict il, point « veue, tant elle est offusquée -de langage. » (Liv. m, ch. 8.)
Il ne faut point associer en ceci Molière à Racine ; car le premier est, comme tous les autres, plein de maximes et de sentences, surtout dans ses pièces envers : mais chez Racine tout es( sentiment ; il a su faire parler chacun pour soi, et c'est eh cela qu'il e<t vraiment unique parmi le» auteuft dramatiques de sa nation.
le cœur, non content d'observer la décence en tombant comme Polyxène , il ne tombe point ; la décence le maintient debout après sa mort, et tous ceux qui viennent d'expirer s'en retournent 1 instant d'après sur leurs jambes,
Tout cela vient de ce que le François ne cherche point sur la scène le naturel et l'illusion , et n'y veut que de 1 esprit et des pensées ; il fuit cas de l'agrément et non de l'imitation > et ne se soucie pas d'être séduit pourvu qu'on l'amuse. Personne ne va au spectacle pour le plaisir du spectacle , mais pour voir rassemblée , pour en être vu , pour ramasser de quoi fournir au caquet après la pièce ; et l'on ne songe à ce qu'on voit que pour savoir ce qu'on en dira. L'acteur pour eux est toujours l'acteur, jamais le personnage qu'il représente. Cet homme qui parle en maître du monde n'est point Auguste -, c'est Baron ; la veuve de Pompée est Adrienne; Alzire est mademoiselle Gaussin; et ce fier sauvage est Grandval. Les comédiens, de leur côté, négligent entièrement l'illusion dont ils voient que personne ne se soucie. Ils placent les héros de l'antiquité entre six rangs de jeunes Parisiens; ils calquent les modes francoises sur l'habit romain ; on voit Cornélie en pleurs avec deux doigts de rouge, Caton pou* dré à blanc, et Brutus en panier. Tout cela ne choque personne et ne fait rien au succès des pièces : comme on ne voit que l'acteur dans le personnage, on ne voit non plus que l'auteur dans le drame ; et si le costume est négligé, cela se pardonne aisément; car on sait bien que Corneille n'étoit pas tailleur, ni Crébillon perruquier.