PARTIE II, LETTRE XXV. 4 i
l'oubliera de sa vie. C'est ainsi, ma Julie, que tu dois être coiffée; c'est l'or de tes cheveux qui doit parer ton visage, et non cette rose qui les cache et que ton teint flétrit. Dis à la cousine, car je reconnois ses soins et son choix , que ces fleurs dont elle a couvert et profané ta chevelure , ne sont pas de meilleur goût que celles qu'elle recueille dans VAdone * , et qu'on peut leur passer de suppléer à la beauté, mais non de la cacher.
A l'égard du buste , il est singulier qu'un amant soit là-dessus plus sévère qu'un père; mais en effet je ne t'y trouve pas vêtue avec assez de soin. Le portrait de Julie doit être modeste comme elle. Amour! ces secrets n'appartiennent qu'à toi. Tu dis que le peintre a tout tiré de son imagination. Je le crois, je le crois ! Ah ! s'il eût aperçu le moindre de ces charmes voilés, ses yeux l'eussent dévoré, mais sa main n'eût point tenté de les peindre : pourquoi faut-il que son art téméraire ait tenté de les imaginer? Ce n'est pas seulement un défaut de bienséance, je soutiens que c'est encore un défaut de goût. Oui, ton visage est trop chaste pour supporter le désordre de ton sein; on voit que 1 un de ces deux objets doit empêcher l'autre de paroître; il n'y a que le délire de l'amour qui puisse les accorder; et, quand sa main ardente ose dévoiler celui que la pudeur couvre, l'ivresse et le trouble de tes veux dit alors que tu l'oublies , et non que tu l'exposes.
Voilà la critique qu'une attention continuelle m'a fait faire de ton portrait. J'ai conçu là-dessus le des-
* Poème en vingt chants du cavalier Marin.
;,j LA NOUVELLE HÉLOÏSE.
sein de le réformer selon mes idées. Je les ai communiquées à un peintre habile; et, sur ce qu'il a déjà fait , j'espère te voir bientôt plus semblable à toi-même. De peur de gâter le portrait, nous essayons les changements sur une copie que je lui en ai fait faire, et il ne les transporte sur l'original que quand nous sommes bien sûrs de leur effet. Quoique je dessine assez médiocrement , cet artiste ne peut se lasser d'admirer la subtilité de mes observations; il ne comprend pas combien celui qui me les dicte est un maître plus savant que lui. Je lui parois aussi quelquefois fort bizarre : il dit que je suis le premier amant qui s'avise de cacher des objets qu'on n'expose jamais assez au gré des autres ; et quand je lui réponds que c est pour mieux te voir tout entière que je t habille avec tant de soinj il me regarde comme un fou. Ah! que ton portrait seroit bien plus touchant, si je pouvois inventer des moyens d'y montrer ton ame avec ton visage, et d'y peindre à-la-fois ta modestie et tes attraits ! Je te jure, ma Julie, qu ils gagneront beaucoup à cette réforme. On n y vovoit que ceux qu'avoit supposés le peintre, et le spectateur ému les supposera tels qu ils sont. Je ne sais quel enchantement secret régne dans ta personne , mais tout ce qui la touche semble y participer; il ne faut qu'apercevoir un coin de ta robe pour adorer celle qui la porte. On sent, en regardant ton ajustement, que c est partout le voile des grâces qui couvre la beauté; et le goût de ta modeste parure semble annoncer au cœur tous les charmes qu'elle 1 ecéle.