‹ ŒuvresChapitre 205 sur 279 · PARTIE II, LETTRE XXVI · texte numérisé non relu

PARTIE II, LETTRE XXVI

lui donner mauvaise opinion de moi. A neuf heures nous nous rendîmes donc chez la dame. Elle vint nous recevoir sur l'escalier, ce que je n'avois encore observé nulle part. En entrant je vis à des bras de cheminée de vieilles bougies qu'on venoit d'allumer, et partout un certain air d apprêt qui ne me plut point. La maîtresse de la maison me parut jolie, quoiqu'un peu passée; d'autres femmes à peu près du même âge et d'une semblable figure étoient avec elle : leur parure, assez brillante, avoit plus d'éclat que de goût; mais j'ai déjà remarqué que c'est un point sur lequel on ne peut guère juger en ce pays de l'état ,d une femme.

Les premiers compliments se passèrent à peu près comme partout ; l'usage du monde apprend à les abréger ou à les tourner vers l'enjouement avant qu'ils ennuient. Il n'en fut pas tout-à-fait de même sitôt que la conversation devint générale et sérieuse. Je crus trouver à ces dames un air contraint et gêné, comme si ce ton ne leur eût pas été familier; et, pour la première fois depuis que j étois à Paris, je vis des femmes embarrassées à soutenir un entrelien raisonnable. Pour trouver une matière aisée, elles se jetèrent sur leurs affaires de famille; et, comme je n'en connoissois pas une , chacune dit de la sienne ce qu'elle voulut. Jamais je n'avois tant ouï parler de monsieur le colonel ; ce qui m'étonnoit dans un pays où l'usage est d'appeler les gens par leurs noms plus que par leurs titres, et où ceux qui ont celui-là en portent ordinairement d'autres.

Cette fausse dignité fit bientôt place à des manières vi. 27

plus naturelles. On se mit à causer tout bas; et, reprenant sans y penser un ton de familiarité peu décente, on chuchotoit, on sourioit en me regardant, tandis que la dame de la maison me questionnoit sur l'état de mon cœur d'un certain ton résolu qui n'étoit guère propre à le gagner. On servit; et la liberté de la table, qui semble confondre tous les états, mais qui met chacun à sa place sans qu'il y songe, acheva de m'apprendre en quel lieu j'étois. Il étoit trop tard pour m'en dédire. Tirant donc ma sûreté de ma répugnance, je consacrai cette soirée à ma fonction d'observateur, et résolus d employer à connoître cet ordre de femmes la seule occasion que j'en aurois de ma vie. Je tirai peu de fruit de mes remarques; elles avoient si peu d'idée de leur état présent i si peu de prévoyance pour l'avenir, et, hors du jargon de leur métier, elles étoient si stupides à tous égards, que le mépris effaça bientôt la pitié que j'avois d'abord d'elles. En parlant du plaisir même, je vis qu'elles étoient incapables d en ressentir. Elles me parurent d'une violente avidité pour tout ce qui pouvoit tenter leur avarice: à cela près, je n'entendis sortir de leur bouche aucun mot qui partît du cœur. J'admirai comment d'honnêtes gens pouvoient supporter une société si dégoûtante. C'eût été leur imposer une peine cruelle, à mon avis, que de les condamner au genre de vie qu'ils choisissoient eux-mêmes . Cependant le souper se prolongeoit et devenoit bruyant. Au défaut de l'amour, le vin échauffoit les convives. Les discours n'étoient pas tendres, mais déshonnêtes, et les femmes tâchoient d'exciter, par le désordre de leur ajustement, les désirs qui l'auroiem

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