PARTIE II, LETTRE XXVII
ce malheureux souper , vous vous fussiez fortifié con ire un instant de moquerie de la part des convive par 1 idée de l'état où votre ame alloit être sitôt que vous seriez dans la rue ; si vous vous fussiez représenté le contentement intérieur d échapper aux pièges du vice, l'avantage de prendre d'abord cette habitude de vaincre qui en facilite le pouvoir, le plaisir que vous eût donné la conscience de votre victoire, celui de me la décrire, celui que j'en aurois reçu moi-même, est-il croyable que tout cela ne l'eût pas emporté sur une répugnance d'un instant, à laquelle vous n'eussiez jamais cédé si vous en aviez envisagé les suites? Encore, qu'est-ce que cette répugnance qui met un prix aux railleries de gens dont l'estime n'en peut avoir aucun? Infailliblement cette réflexion vous eût sauvé, pour un moment de mauvaise honte , une honte beaucoup plus juste, plus durable, les regrets, le danger; et, pour ne vous rien dissimuler, votre amie eût versé quelques larmes de moins.
Vous voulûtes , dites-vous , mettre à profit cette soirée pour votre fonction d'observateur. Quel soin ! quel emploi ! que vos excuses me font rougir de vous ! Ne serez-vous point aussi curieux d observer un jour les voleurs dans leurs cavernes, et de voir comment ils s'y prennent pour dévaliser les passants? Ignorezvous qu il y a des objets si odieux qu il n'est pas même permis à 1 homme d'honneur de les voir, et que 1 indignation de la vertu ne peut supporter le spectacle du vice? Le sage observe le désordre public qu'il ne peut arrêter ; il l'observe , et montre sur son visage attristé la douleur qu'il lui cause; mais, quant aux
/pÔ LA NOUVELLE HÉLOÏSE.
désordres particuliers , il s'y oppose , ou détourne les yeux de peur qu'ils ne s'autorisent de sa présence. D'ailleurs, étoit-il besoin de voir de pareilles sociétés pour juger de ce qui s'y passe et des discours qu'on y tient? Pour moi, sur leur seul objet plus que sur le peu que vous m'en avez dit, je devine aisément tout le reste ; et l'idée des plaisirs qu'on y trouve me fait connoître assez les gens qui les cherchent.
Je ne sais si votre commode philosophie adopte déjà les maximes qu'on dit établies dans les grandes villes pour tolérer de semblables lieux; mais j'espère au moins que vous n'êtes pas de ceux qui se méprisent assez pour s'en permettre l'usage , sous prétexte de je ne sais quelle chimérique nécessité qui n'est connue que des gens de mauvaise vie : comme si les deux sexes étoient, sur ce point, de nature différente, et que dans l'absence ou le célibat il fallût à l'honnête homme des ressources dont l'honnête femme n'a pas besoin! Si cette erreur ne vous mène pas chez des proslituées , j'ai bien peur qifelle ne continue à vous égarer vous-même. Ah ! si vous voulez être méprisable , soyez-le au moins sans prétexte , et n'ajoutez point le mensonge à la crapule. Tous ces prétendus besoins n'ont point leur source dans la nature, mais dans la volontaire dépravation des sens. Les illusions même de l'amour se purifient dans un cœur chaste, et ne corrompent qu'un cœur déjà corrompu : au contraire, la pureté se soutient par elle-même; les désirs toujours réprimés s'accoutument à ne plus renaître , et les tentations ne se multiplient que par l'habitude d,'y succomber. L'amitié m'a fait surmonter