PARTIE II, LETTRE XXVII
deux fois ma répugnance à traiter un pareil sujet: celle-ci sera la dernière ; car à quel titre espèrerois-je obtenir de vous ce que vous aurez refusé à- l'honnêteté , à l'amour, et à la raison? •
Je reviens au point important par lequel j'ai commencé cette lettre. A vingt-un ans vous m'écriviez du Valais des descriptions graves et judicieuses ; à vingtcinq vous m'envoyez de Paris des colifichets de lettres , où le sens et la raison sont partout sacrifiés à un certain tour plaisant, fort éloigné de votre caractère. Je ne sais comment vous avez fait ; mais, depuis que vous vivez dans le séjour des talents, les vôtres paroissent diminués; vous aviez gagné chez les paysans, et vous perdez parmi les beaux esprits. Ce n'est pas la faute du pays où vous vivez, mais des connoissances que vous y avez faites ; car il n'y a rien qui demande tant de choix que le mélange de l'excellent et du pire. Si vous voulez étudier le monde, fréquentez les gens sensés qui le connoissent par une longue expérience et de paisibles observations, non de jeunes étourdis qui n'en voient que la superficie, et des ridicules qu'ils font eux-mêmes. Paris est plein de savants accoutumés à réfléchir , et à qui ce grand théâtre en offre tous les jours le sujet. Vous ne me ferez point croire que ces hommes graves et studieux vont courant comme vous de maison en maison , de coterie en coterie , pour amuser les femmes et les jeunes gens, et mettre toute la philosophie en babil. Ils ont trop de dignité pour avilir ainsi leur état, prostituer leurs talents, et soutenir, par leur exemple,. des mœurs qu'ils devroient corriger. Quand la plupart le feroient, sûre-
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ment plusieurs ne le font point, et c'est ceux-là que
vous devez rechercher.
N'est-il pas singulier encore que vous donniez vousmême dans le défaut que vous reprochez aux modernes auteurs comiques ; que Paris ne soit plein pour vous que de gens de condition ; que ceux de votre état soient les seuls dont vous ne parliez point? comme si les vains préjugés de la noblesse ne vous coûtoient pas assez cher pour les haïr, et que vous crussiez vous dégrader en fréquentant d'honnêtes bourgeois, qui sont peut-être l'ordre le plus respectable du pays où vous êtes ! Vous avez beau vous excuser sur les connoissanceSfde milord Edouard ; avec celles-là vous en eussiez bientôt fait d'autres dans un ordre inférieur. Tant de gens veulent monter, qu il est toujours aisé de descendre; et, de votre propre aveu, c'est le seul moyen de connoître les véritables moeurs d'un peuple, que d étudier sa vie privée dans les états les plus nombreux ; car s'arrêter aux gens qui représentent toujours, c'est ne voir que des comédiens.
Je voudrois que votre curiosité allât plus loin encore. Pourquoi , dans une ville si riche, le bas peuple est-il si misérable , tandis que la misère extrême est si rare parmi nous, où Ion ne voit point de millionnaires? Cette question , ce me semble, est bien digne de vos recherches ; mais ce n'est pas chez les gens avec qui vous vivez que vous devez vous attendre à la résoudre. C'est dans les appartements dorés qu un écolier va prendre les airs du monde ; mais le sage en apprend les mystères dans la chaumière du pauvre. C est là qu'on voit sensiblement les obscures manœu-