‹ ŒuvresChapitre 21 sur 279 · PARTIE I, LETTRE XF · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE XF

juste, et vous n'êtes pas capable d'user d'artifice avec moi. Cependant si je suis sage je me défierai plus encore de la pitié que de l'amour. Je me sens mille fois plus attendrie par nos respects que par vos transports, et je crains bien qu'en prenant le parti le plus honnête vous n'ayez pris enfin le plus dangereux.

Il faut que je vous dise, dans l'épanchemenl de mon cœur, une vérité qu'il sent fortement, et dont le vôtre doit vous convaincre: c'est qu'en dépit de la fortune, des parents, et de nous-mêmes, nos destinées sont à jamais unies, et que nous ne pouvons plus être heureux ou malheureux qu'ensemble. Nos âmes se sont pour ainsi dire touchées par tous les points , et nous avons partout senti la même cohérence. (Corrigezmoi, mon ami, si j'applique mal vos leçons de phvsique.) Le sort pourra bien nous séparer, mais non pas nous désunir. Nous n'aurons plus que les mêmes plaisirs et les mêmes peines ; et comme ces aimants dont vous me parliez, qui ont, dit-on, les mêmes mouvements en différents lieux , nous sentirions les mêmes choses aux deux extrémités du monde.

Défaites-vous donc de l'espoir, si vous l'eûtes jamais, de vous faire un bonheur exclusif, et de l'acheter aux dépens du mien. N'espérez pas pouvoir être heureux si j'étois déshonorée, ni pouvoir, d'un œil satisfait, contempler mon ignominie et mes larmes. Croyez-moi , mon ami , je connais votre cœur bien mieux que vous ne le connoissez. On amour si tendre et si vrai doit savoir commander aux désirs; vous en avez trop fait pour achever sans vous perdre , et ne pouvez plus combler mon malheur sans faire le vôtre vi. 5

Je voudrais que vous pussiez sentir combien il est important pour tous deux que vous vous en remettiez à moi du soin de notre destin commun. Doutez-vous que vous ne me soyez aussi cher que moi-même? et pensez-vous qu'il pût exister pour moi quelque félicité que vous ne partageriez pas? Non, mon ami ; j'ai les mêmes intérêts que vous , et un peu plus de raison pour les conduire. J'avoue que je suis la plus jeune; mais n'avez-vous jamais remarqué que si la raison d'ordinaire est plus foible et s'éteint plus tôt chez les femmes , elle est aussi plus tôt formée , comme un frêle tournesol croît et meurt avant un chêne? Nous nous trouvons, dès le premier âge, chargées d'un si dangereux dépôt, que le soin de le conserver nous éveille bientôt le jugement ; et c'est un excellent moyen de bien voir les conséquences des choses, que de sentir vivement tous les risques qu'elles nous font courir. Pour moi , plus je m'occupe de notre situation , plus je trouve que la raison vous demande ce que je vous demande au nom de l'amour. Soyez donc docile à sa douce voix, et laissez- vous conduire, hélas! par un autre aveugle, mais qui tient au moins un appui.

Je ne sais , mon ami , si nos cœurs auront le bonheur de s'entendre, et si vous partagerez, en lisant cette lettre , la tendre émotion qui l'a dictée ; je ne sais si nous pourrons jamais nous accorder sur la manière de voir comme sur celle de sentir : mais je sais bien que l'avis de celui des deux qui sépare le moins son bonheur du bonheur de l'autre, est l'avis quil faut préférer.

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