‹ ŒuvresChapitre 212 sur 279 · PARTIE II, LETTRE XXVII · texte numérisé non relu

PARTIE II, LETTRE XXVII

combien celle de votre faute vous pesoit sur le cœur. Une erreur involontaire se pardonne et s'oublie aisément. Quant à l'avenir, retenez bien cette maxime dont je ne me départirai point : Qui peut s'abuser deux fois en pareil cas ne s'est pas même abusé la première.

Adieu, mon ami : veille avec soin sur ta santé, je t'en conjure, et songe qu'il ne doit rester aucune trace d'un crime que j'ai pardonné.

P. S. Je viens de voir entre les mains de M. d'Orbe des copies de plusieurs de vos lettres à milord Edouard , qui m'obligent à rétracter une partie de mes censures sur les matières et le style de vos observations. Cellesci traitent, j'en conviens, de sujets importants, et me paroissent pleines de réflexions graves et judicieuses. Mais , en revanche , il est clair que vous nous dédaignez beaucoup , ma cousine et moi, ou que vous faites bien peu de cas de notre estime , en ne nous envoyant que des relations si propres à l'altérer, tandis que vous en faites pour votre ami de beaucoup meilleures. C'est, ce me semble, assez mal honorer vos leçons, que déjuger vos écolières indignes d'admirer vos talents ; et vous devriez feindre , au moins par vanité , de nous croire capables de vous entendre.

J'avoue que la politique n'est guère du ressort des femmes ; et mon oncle nous en a tant ennuyées , que je comprends comment vous avez pu craindre d'en faire autant. Ce n'est pas non plus, à vous parler franchement , l'étude à laquelle je donnerois la préférence ; son utilité est trop loin de moi pour me toucher beau-

432 LA NOUVELLE HÉLOÏSË.

coup, et ses lumières sont trop sublimes pour frapper vivement mes yeux. Obligée d'aimer le gouvernement sous lequel le ciel m'a fait naître, je me soucie peu de savoir s il en est de meilleurs. De quoi me serviroit de les connoître , avec si peu de pouvoir pour les établir? et pourquoi contristerois-je mon ame à considérer de si grands maux où je ne peux rien, tant que j'en vois d'autres autour de moi qu il m'est permis de soulager? mais je vous aime; et 1 intérêt que je ne prends pas au sujet, je le prends à l'auteur qui les traite. Je recueille avec une tendre admiration toutes les preuves de votre génie ; et , fière d'un mérite si digne de mon cœur, je ne demande à l'amour qu'autant d esprit qu il m en faut pour sentir le vôtre, ^e me refusez donc pas le plaisir de connoitre et d'aimer tout ce que vous faites de bien. Voulez-vous me donner l'humiliation de croire que , si le ciel unissoit nos destinées, vous ne jugeriez pas votre compagne digne de penser avec vous ?

LETTRE XXVIII

DE JULIE

Tout est perdu ! tout est découvert ! Je ne trouve plus tes lettres dans le lieu où je les avois cachées. Elles y étoient encore hier au soir. Elles n'ont pu être enlevées que d'aujourd'hui. Ma mère seule peut les avoir surprises. Si mon père les voit, c'est fait de ma vie! Eh! que servirent qu'il ne les vît pas, s'il faut

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