PARTIE III, LETTRE I
rien sentir que l'amour et la douleur. Hélas! ouest devenu ce caractère aimant et sensible, ce goût si pur des choses honnêtes, cet intérêt si tendre aux peines et aux plaisirs d autrui? Elle est encore, je L'avoue, douce, généreuse, compatissante; l'aimable habitude de bien faire ne sauroit s'effacer en elle, mais ce n'est plus qu'une habitude aveugle, un goût sans réflexion. Elle fait toutes les mêmes choses, mais elle ne les fait plus avec le même zèle; ces sentiments sublimes se sont affoiblis, cette flamme divine s'est amortie, cet ange n'est plus qu'une femme ordinaire. Ah! quelle amc vous avez ôtée à la vertu!
LETTRE IL
DE L'AMANT DE JULIE A MADAME d'ÉTANGE.
Pénétré d'une douleur qui doit durer autant que moi, je me jette à vos pieds, madame, non pour vous marquer un repentir qui ne dépend pas de mon cœur, mais pour expier un crime involontaire en renonçant à tout ce qui pouvoit faire la douceur de ma vie. Comme jamais sentiments humains n'approchèrent de ceux que m inspira votre adorable fille, il n'y eut jamais de sacrifice égal à celui que je viens faire à la plus respectable des mères : mais Julie m'a trop appris comment il faut immoler le bonheur au devoir; elle m'en a trop courageusement donné l'exemple, pour qu'au moins une fois je ne sache pas 1 imiter. Si mon sang suffisoit pour guérir vos peines, je le verse-
rois en silence et me plaindrois de ne vous donner qu'une si foible preuve de mon zélé : mais briser le plus doux, le plus pur, le plus sacré lien qui jamais ait uni deux cœurs, ah! c'est un effort que Pumvers entier ne m'eût pas fait faire, et qu il n'appartenoit qu à vous d'obtenir.
Oui, je promets de vivre loin d'elle aussi longtemps que vous l'exigerez; je m'abstiendrai de la voir et de lui écrire, j'en jure par vos jours précieux, si nécessaires à la conservation des siens. Je me soumets , non sans effroi , mais sans murmure , à tout ce que vous daignerez ordonner d elle et de moi. Je dirai beaucoup plus encore; son bonheur peut me consoler de ma misère , et je mourrai content si vous lui donnez un époux digne délie. Ah! qu'on le trouve, et qu il m'ose dire : Je saurai mieux 1 aimer que toi ! Madame, il aura vainement tout ce qui me manque; s il n'a mon cœur il n'aura rien pour Julie : mais je n ai que ce cœur honnête et tendre. Hélas! je n'ai rien non plus. L'amour qui rapproche tout n'élève point la personne; il n'élève que les sentiments. Ah! si j'eusse osé n écouter que les miens pour vous, combien de fois, en vous parlant, ma bouche eût prononcé le doux nom de mère !
Daignez vous confier à des serments qui ne sont point vains, et à un homme qui n'est point trompeur. Si je pus un jour abuser de votre estime, je m'abusai le premier moi-même. Mon cœur sans expérience ne connut le danger que quand il n étoit plus temps de fuir, et je n'avois point encore appris de votre fille cet art cruel de vaincre l'amour par lui-même, qu elle