‹ ŒuvresChapitre 222 sur 279 · DE JULIE A SON AMANT · texte numérisé non relu

DE JULIE A SON AMANT

Elle n'est plus. Mes yeux ont vu fermer les siens pour jamais; ma bouche a reçu son dernier soupir; mon nom fut le dernier mot qu elle prononça ; son dernier regard fut tourné sur moi. Non , ce n'étoit pas la vie quelle sembloit quitter, j 'a vois trop peu su la lui rendre chère; c étoit à moi seule quelle s arrachoit. Elle me voyoit sans guide et sans espérance , accablée de mes malheurs et de mes fautes : mourir ne fut rien pour elle, et son cœur n'a gémi que d abandonner sa fille dans cet état. Elle n'eut que trop de raison. Qu avoit-elle à regretter sur la terre? Qu'est-ce qui pouvoit ici-bas valoir à ses yeux le prix immortel de sa patience et de ses vertus qui l'attendoit dans le ciel?

446 LA NOUVELLE IiÉLOÏSE.

Que lui restoit-il à faire au inonde sinon d'y pleurer mon opprobre ? Ame pure et chaste, digue épouse, et mère incomparable., tu vis maintenant au séjour de la gloire et de la félicité ; tu vis ! et moi , livrée au repentir et au désespoir, privée à jamais de tes soins, de tes conseils , de tes douces caresses , je suis morte au bonheur, à la paix, à l'innocence : je ne sens plus que ta perte; je ne vois plus que ma honte; ma vie n'est plus que peine et douleur. Ma mère , ma tendre mère, hélas ! je suis bien plus morte que toi !

Mon dieu ! quel transport égare une infortunée et lui fait oublier ses résolutions? Où viens-je verser mes pleurs et pousser mes gémissements? C'est le cruel qui les a causés que j'en rends le dépositaire! C'est avec celui qui fait les malheurs de ma vie que j ose les déplorer! Oui, oui, barbare, partagez les tourments que vous me faites souffrir. Vous par qui je plongeai le couteau dans le sein maternel , gémissez des maux qui me viennent de vous, et sentez avec moi L'horreur d'un parricide qui fut votre ouvrage. A quels veux oserois-je paroître aussi méprisable que je le suis? Devant qui m'avilirois-je au gré de mes remords? Quel autre que le complice de mon crime pourroit assez les connoître? C'est mon plus insupportable supplice de n'être accusée que par mon cœur, et de voir attribuer au bon naturel les larmes impures qu'un cuisant repentir m'arrache. Je vis, je vis en frémissant la douleur empoisonner , hâter les derniers jours de ma triste mère. En vain sa pitié pour moi l'empêcha d'en convenir; en vain elle affectoit d'attribuer le progrès de son mal à la cause qui favoit produit ; en vain ma

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