PARTIE III, LETTRE V
cousine gagnée a tenu le même langage : rien n'a pu tromper mon cœur déchiré de regret; et, pour mon tourment éternel, je garderai jusqu'au tombeau l'affreuse idée d'avoir abrégé la vie de celle à qui je la dois.
O vous que le ciel suscita dans sa colère pour me rendre malheureuse et coupable, pour la dernière fois recevez dans votre sein des larmes dont vous êtes l'auteur. Je ne viens plus , comme autrefois , partager avec vous des peines qui dévoient nous être communes. Ce sont les soupirs d'un dernier adieu qui s'échappent malgré moi. C'en est fait, l'empire de l'amour est éteint dans une aine livrée; au seul désespoir. Je consacre le reste de mes jours à pleurer la meilleure des mères ; je saurai lui sacrifier des sentiments qui lui ont coûté la vie ; je serois trop heureuse qu'il m'en coûtât assez de les vaincre , pour expier tout ce qu'ils lui ont fait souffrir. Ah ! si son esprit immortel pénétre au fond de mon cœur, il sait bien que la victime que je lui sacrifie n'est pas tout-à-fait indigne d'elle? Partagez un effort que vous m'avez rendu nécessaire. S il vous reste quelque respect pour la mémoire d'un nœud si cher et si funeste, c'est par lui que je vous conjure de me fuir à jamais , de ne plus m'écrire, de ne plus aigrir mes remords, de me laisser oublier, s'il se peut, ce que nous fûmes l'un à l'autre. Que mes veux ne vous voient plus ; que je n'entende plus prononcer votre nom ; que votre souvenir ne vienne plus agiter mon cœur. J'ose parler encore au nom d'un amour qui ne doit plus être ; à tant de sujets de douleur n'ajoutez pas celui de voir son
dernier vœu méprisé. Adieu donc pour la dernière
fois , unique et cher. . . Ah ! fille insensée ! . . . Adieu pour
jamais.
LETTRE VI
DE LAMANT DE JULIE A MADAME d'oRBE.
Enfin le voile est déchiré ; cette longue illusion s'est évanouie ; cet espoir si doux s'est éteint : il ne me reste pour aliment d une flamme éternelle qu'un souvenir amer et délicieux qui soutient ma vie et nourrit mes tourments du vain sentiment d un bonheur qui n'est plus.
Est-il donc vrai que j'ai goûté la félicité suprême? Suis-je bien le même être qui fut heureux un jour? Qui peut sentir ce que je souffre n'est-il pas né pour toujours souffrir? Qui peut jouir des biens que j'ai perdus peut-il les perdre et vivre encore ? et des sentiments si contraires peuvent-ils germer dans un même cœur? Jours de plaisir et de gloire , non , vous n'étiez pas d'un mortel ; vous étiez trop beaux pour devoir être périssables. Une douce extase absorboit toute votre durée, et la- rassembloit en un point comme celle de l'éternité. Il n'y avoit pour moi ni passé, ni avenir, et je goûtois à-la-fois les délices de mille siècles. Hélas! vous avez disparu comme un éclair. Cette éternité de bonheur ne fut qu'un instant de ma vie, Le temps a repris sa lenteur dans les moments de mon désespoir, et l'ennui mesure par longues années le reste infortuné de mes jours.