‹ ŒuvresChapitre 224 sur 279 · PARTIE III, LETTRE VI. ^xj · texte numérisé non relu

PARTIE III, LETTRE VI. ^xj

Pour achever de nie les rendre insupportables , plus les afflictions m'accablent, plus tout ce qui m'étoit cher semble se détacher de moi. Madame, il se peut que vous m'aimiez encore; mais d autres soins vous appellent, d'autres devoirs vous occupent. Mes plaintes, que vous écoutiez avec intérêt, sont maintenant indiscrètes. Julie, Julie elle-même se décourage et m'abandonne. Les tristes remords ont chassé l'amour. Tout est changé pour moi ; mon cœur seul est toujours le même, et mon sort en est plus affreux.

Mais qu'importe ce que je suis et ce que je dois être? Julie souffre, est-il temps de songer à moi? Ah! ce sont ses peines qui rendent les miennes plus ainères. Oui, j aimerois mieux qu elie cessât de m aimer et quelle fût heureuse.... Cesser de m aimer!... 1 espèret-elle!... Jamais, jamais. Elle a beau me défendre de la voir et de lui écrire : ce n est pas le tourment qu'elle s ôte, hélas ! c'est le consolateur. La perte d une tendre mère la doit-elle priver d'un plus tendre ami? croit-elle soulager ses maux en les multipliant? O amour! est-ce à tes dépens qu'on peut venger la nature?

Non , non ; c'est en vain qu'elle prétend m'oublier. Son tendre cœur pourra-t-il se séparer du mien? Ne le retiens-je pas en dépit délie? Oublie-t-on des sentiments tels que nous les avons éprouvés? et peut-on s en souvenir sans les éprouver encore? L amour vainqueur fit le malheur de sa vie ; l'amour vaincu ne la rendra que plus à plaindre. Elle passera ses jours dans la douleur, tourmentée à-la-fois de vains regrets et ce vains désirs, sans pouvoir jamais contenter ni 1 amour, ni la vertu.

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45o LA NOUVELLE HÉLOÏSE.

Ne croyez pas pourtant qu'en plaignant ses erreurs je me dispense de les respecter. Après tant de sacrifices , il est trop tard pour apprendre à désobéir. Puisqu'elle commande, il suffit; elle n'entendra plus parler de moi. Jugez si mon sort est affreux. Mon plus grand désespoir n'est pas de renoncer à elle. Ah ! c'est dans son cœur que sont mes douleurs les plus vives , et je suis plus malheureux de son infortune que de la mienne. Vous qu'elle aime plus que toute chose, et qui seule, après moi, la savez dignement aimer, Claire, aimable Claire, vous êtes l'unique bien qui lui reste. Il est assez précieux pour lui rendre supportable la perte de tous les autres. Dédommagez-la des consolations qui lui sont ôtées et de celles qu'elle refuse ; qu'une sainte amitié supplée à-la-fois auprès d'elle à la tendresse d'une mère , à celle d'un amant , aux charmes de tous les sentiments qui dévoient la rendre heureuse. Qu'elle le soit, s'il est possible, à quelque prix que ce puisse être. Qu'elle recouvre la paix et le repos dont je l'ai privée; je sentirai moins les tourments qu'elle m'a laissés. Puisque je ne suis plus rien à mes propres yeux , puisque c'est mon sort de passer ma vie à mourir pour elle ; qu'elle me regarde comme n'étant plus , j'y consens si cette idée la rend plus tranquille. Puisse-t-elle retrouver près de vous ses premières vertus , son premier bonheur! puisse-t-elle être encore par vos soins tout ce qu'elle eût été sans moi !

Hélas ! elle étoit fille , et n'a plus de mère ! Voilà4a perte qui ne se répare point, et dont on ne se console jamais quand on a pu se la reprocher. Sa conscience agitée lui redemande cette mère tendre et chérie, et

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dans une douleur si cruelle I horrible remords se joint à son affliction. () Julie! ce sentiment affreux devoit-ii être connu de toi? Vous qui fûtes témoin de la maladie et des derniers moments de cette mère infortunée, je vous supplie, je vous conjure, dites-moi ce que j'en dois croire. Déchirez-moi le cœur si je suis coupable. Si la douleur de nos fautes l'a fait descendre au tombeau, nous sommes deux monstres indignes de vivre; c'est un crime de songer à des liens si funestes , c'en est un de voir le jour. Non, j'ose le croire, un feu si pur n'a point produit de si noirs effets. L'amour nous inspira des sentiments trop nobles pour en tirer les forfaits des âmes dénaturées. Le ciel, le ciel seroit-il injuste? et celle qui sut immoler son bonheur aux auteurs de ses jours méritoit-elle de leur coûter la vie?

LETTRE VIL

RÉPONSE

Comment pourroit-on vous aimer moins en vous estimant chaque jour davantage? comment perdroisje mes anciens sentiments pour vous, tandis que vous en méritez chaque jour de nouveaux? ISon, mon cher et digne ami, tout ce que nous fûmes les uns aux autres dès notre première jeunesse, nous le serons le reste de nos jours; et, si notre mutuel attachement n'augmente plus , c'est qu'il ne peut plus augmenter. Foute la différence est que je vous aimois comme mon frère, et qu'à présent je vous aime comme mon enfant ;

car, quoique nous soyons toutes deux plus jeunes que vous, et même vos disciples, je vous regarde un peu comme le nôtre. En nous apprenant à penser, vous avez appris de nous à être sensible ; et , quoi qu'en dise votre philosophe anglois , cette éducation vaut bien l'autre : si c'est la raison qui fait 1 homme, c'est le sentiment qui le conduit.

Savez-vous pourquoi je parois avoir changé de conduite envers vous? Ce n'est pas, croyez-moi, que mon cœur ne soit toujours le même , c'est que votre état est changé. Je favorisai vos Jeux tant qu'il leur restoit un rayon d'espérance; depuis qu'en vous obstinant d aspirer à Julie vous ne pouvez plus que la rendre malheureuse , ce seroit vous nuire que de vous complaire. J'aime mieux vous savoir moins à plaindre; et vous rendre plus mécontent. Quand le bonheur commun devient impossible, chercher le sien dans celui de ce qu'on aime, n'est-ce pas tout ce qui reste à faire à l'amour sans espoir?

Vous faites plus que sentir cela, mon généreux ami, vous l'exécutez dans le plus douloureux sacrifice qu'ait jamais fait un amant fidèle. En renonçant à Julie , vous achetez son repos aux dépens du vôtre, et c'est à vous que vous renoncez pour elle.

J'ose à peine vous dire les bizarres idées qui me viennent là-dessus ; mais elles sont consolantes , et cela m enhardit. Premièrement, je crois que le véritable amour a cet avantage aussi bien que la vertu, qu'il dédommage de tout ce qu'on lui sacrifie, et qu'on jouit en quelque sorte des privations qu'on s'impose par le sentiment même de ce qu'il en coûte et du motif qui

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