PARTIE III, LETTRE VII
timent : on n'est point sans plaisirs quand on aime encore. L image de l'amour éteint effraie plus un cœur tendre que celle de 1 amour malheureux , et le dégoût de ce qu'on possède est un état cent fois pire que le regret de ce qu'on a perdu.
Si les reproches que ma désolée cousine se fait sur la mort de sa mère étoient fondés, ce cruel souvenir empoisonneroit, je 1 avoue, celui de vos amours, et une si funeste idée devroit à jamais les éteindre; mais n en croyez pas à ses douleurs, elles la trompent, ou plutôt le chimérique motif dont elle aime à les aggraver n'est qu'un prétexte pour en justifier l'excès. Cette ame tendre craint toujours de ne pas s'affliger assez , et c'est une sorte de plaisir pour elle d'ajouter au sentiment de ses peines tout ce qui peut les aigrir. Elle s'en impose , soyez-en sûr ; elle n est pas sincère avec elle-même. Ah ! si elle croyoit bien sincèrement avoir abrégé les jours de sa mère, son cœur en pourroit-il supporter l'affreux remords? Non, non, mon ami, elle ne la pleureroit pas , elle 1 auroit suivie. La maladie de madame d'Étange est bien connue ; c'étoit une hydropisie de poitrine dont elle ne pouvoit revenir, et l'on désespéroit de sa vie avant même qu'elle eût découvert votre correspondance. Ce fut un violent chagrin pour elle ; mais que de plaisirs réparèrent le mal qu'il pouvoit lui faire ! Qu il fut consolant pour cette tendre mère de voir, en gémissant des fautes de sa fille, par combien de vertus elles étaient rachetées, et d'être forcée d'admirer son ame en pleurant sa foiblesse ! Qu'il lui fut doux de sentir combien elle en étoit chérie! Quel zèle infatigable! quels soins conti-
nuels ! quelle assiduité sans relâche ! quel désespoir de lavoir affligée ! que de regrets ! que de larmes ! que de touchantes caresses ! quelle inépuisable sensibilité ! Cétoit dans les yeux de la fille qu'on lisoit tout ce que souffroit la mère ; c'étoiî elle qui la servoit les jours , qui la veilloit les nuits ; cétoit de sa main quelle recevoit tous les secours. Vous eussiez cru voir une autre Julie ; sa délicatesse naturelle avoit disparu , elle étoit forte et robuste, les soins les plus pénibles ne lui coûtoient rien, et son ame sembloit lui donner un nouveau corps. Elle faisoit tout etparoissoit ne rien faire; elle étoit partout et ne bougeoit d'auprès d'elle : on la trou voit sans cesse à genoux devant son lit, la bouche collée sur sa main, gémissant ou de sa faute ou du mal de sa mère, et confondant ces deux sentiments pour s'en affliger davantage. Je n'ai vu personne entrer les derniers jours dans la chambre de ma tante sans être ému jusqu'aux larmes du plus attendrissant de tous les spectacles. On voyoit l'effort que faisoient ces deux cœurs pour se réunir plus étroitement au moment d'une funeste séparation ; on vovoit que le seul regret de se quitter occupoit la mère et la fille, et que vivre ou mourir n'eût été rien pour elles si elles avoient pu rester ou partir ensemble.
Bien loin d'adopter les noires idées de Julie, soyez sûr que tout ce qu'on peut espérer des secours humains et des consolations du cœur a concouru de sa part à retarder le progrès de la maladie de sa mère, et qu'infailliblement sa tendresse et ses soins nous l'ont conservée plus long-temps que nous n'eussions pu faire sans elle. Ma tante elle-même m'a dit cent fois