PARTIE III, LETTRE VII. /\Î)-J
que ses derniers jours étoicnt les plus doux moments de sa vie, et que le bonheur de sa fille étoit la seule chose qui manquoit au sien.
S'il faut attribuer sa perte au chagrin, ce chagrin vient de plus loin, et c'est à son époux seul qu'il faut s'en prendre. Long-temps inconstant et volage, il prodigua les feux de sa jeunesse à mille objets moins dignes de plaire que sa vertueuse compagne ; et quand l'âge le lui eut ramené, il conserva près d'elle cette rudesse inflexible dont les maris infidèles ont accoutumé d'aggraver leurs torts. Ma pauvre cousine s'en est ressentie ; un vain entêtement de noblesse et cette raideur de caractère que rien n'amollit ont fait vos malheurs et les siens. Sa mère, qui eut toujours du penchant pour vous, et qui pénétra son amour quand il étoit trop tard pour l'éteindre, porta long-temps en secret la douleur de ne pouvoir vaincre le goût de sa fille ni l'obstination de son époux , et d'être la première cause d'un mal qu'elle ne pou voit plus guérir. Quand vos lettres surprises lui eurent appris jusqu'où vous aviez abusé de sa confiance, elle craignit de tout perdre en voulant tout sauver, et d'exposer les jours de sa fille pour rétablir son honneur. Elle sonda plusieurs fois son mari sans succès ; elle voulut plusieurs fois hasarder une confidence entière et lui montrer toute l'étendue de son devoir : la frayeur et sa timidité la retinrent toujours. Elle hésita tant qu'elle put parler; lorsqu'elle le voulut il n'étoit plus temps; les forces lui manquèrent; elle mourut avec le fatal secret: et moi qui connois l'humeur de cet homme sévère, sans savoir jusqu'où les sentiments de la nature au-
roient pu la tempérer, je respire en voyant au moins
les jours de Julie en sûreté.
Elle n'ignore rien de tout cela ; mais vous dirai-je ce que je pense de ses remords apparents? L'amour est plus ingénieux qu'elle. Pénétrée du regret de sa mère, elle voudroit vous oublier; et, malgré quelle en ait, il trouble sa conscience pour la forcer de penser à vous. Il veut que ses pleurs aient du rapport à ce qu'elle aime. Elle n'oseroit plus s'en occuper directement ; il la force de s'en occuper encore , au moins par son repentir. Il l'abuse avec tant d'art, qu'elle aime mieux souffrir davantage et que vous entriez dans le sujet de ses peines. Votre cœur n'entend pas peut-être ces détours du sien; mais ils n'en sont pas moins naturels : car votre amour à tous deux, quoique égal en force , n'est pas semblable en effets : le vôtre est bouillant et vif, le sien est doux et tendre; vos sentiments s'exhalent au-dehors avec véhémence, les siens retournent sur elle-même, et, pénétrant la substance de son ame , l'altèrent et la changent insensiblement. L'amour anime et soutient votre cœur, il affesse et abat le sien ; tous les ressorts en sont relâchés , sa force est nulle, son courage est éteint, sa vertu n'est plus rien. Tant d'héroïques facultés ne sont pas anéanties, mais suspendues; un moment de crise peut leur rendre toute leur vigueur, ou les effacer sans retour. Si elle fait encore un pas vers le découragement, elle est perdue; mais si cette ame excellente se relève un instant , elle sera plus grande , plus forte, plus vertueuse que jamais, et il ne sera plus question de rechute. Crovez-moi, mon aimable ami,