PARTIE I, LETTRE XII. f
vants le plaisir de se faire écouter, le savoir ne sera rien pour eux. Ils n'amassent dans le cabinet que pour répandre dans le publie ; ils ne veulent être sages qu aux yeux d'autrui, et ils ne se soucieroient plus de 1 étude s'ils navoient plus d admirateurs '. Tour nous, qui voulons profiter de nos connoissanecs, nous ne les amassons point pour les revendre , mais pour les convertir à notre usage; ni pour nous en charger, mais pour nous en nourrir. Peu lire, et penser beaucoup à nos lectures, ou, ce qui est la même chose, en causer beaucoup entre nous , est le moyen de les bien digérer. Je pense que, quand on a une fois l'entendement ouvert par l'habitude de réfléchir, il vaut toujours mieux trouver de soi-même les choses qu'on trouveroit dans les livres ; c'est le vrai secret de les bien mouler à sa tête, et de se les approprier : au lieu qu'en les recevant telles qu'on nous les donne, c'est presque toujours sous une forme qui n'est pas la nôtre. Nous sommes plus riches que nous ne pensons; mais, dit
C'est ainsi que pensoit Séné que lui-même. • Si I on me don- « noit, dit-il, la science à condition <lc no la pas montrer, je b en « voudrais point. » Sublime philosophie, voilà donc ton U£age!
Si cum hdc exccpticnc detur sapientm ut illim inclttsam tenemn , net tnuntiem, rejiciam. Epist. 6. — Tel est le passage de Sénéque rapporte également par Montaigne ( Livre m, ch. 9), qui ne l'interprète pas aussi défavorablement que notre auteur. Lu en effet dans l'épître même, il présente un sens digne bien plutôt d'éloge que de blâme. Nullius boni sii,? soeiojucunda possessio <5(, dit Sénéque immédiatement après, et ce peu d< mots détermine suffisamment sa pensée, li.-t-il bien sur aussi que sapientia doive être entendu, dans ce passage, comme signifiant la a ience? Au reste . Rousseau pouvoit prendre dans Montaigne j qui paroit lui avoir fourni celt< citation de Sénéque, deux citations de (. icéron venant immédiatement après celle-là , et dont il auroit plus justement tii • 1 ru po 11 justifie! ce qu'il dii ici contre les savants eu RénéraL
Montaigne, on nous dresse à l'emprunt et à la quête; on nous apprend à nous servir du bien d'autrui plutôt que du nôtre; ou plutôt accumulant sans cesse, nous n'osons toucher à rien : nous sommes comme ces avares qui ne songent qu'à remplir leurs greniers, et dans le sefn de l'abondance se laissent mourir de faim.
ïl y a , je l'avoue, bien des gens à qui cette méthode seroit fort nuisible, et qui ont besoin de beaucoup lire et peu méditer, parcequ'ayant la tête mal faite ils ne rassemblent rien de si mauvais que ce qu'ils produisent deux-mêmes. Je vous recommande tout le contraire à vous qui mettez dans vos lectures mieux que ce que vous y trouvez, et dont 1 esprit actif fait sur le livre un autre livre, quelquefois meilleur que le premier. Nous nous communiquerons donc nos idées ; je vous dirai ce que les autres auront pensé , vous me direz sur le même sujet ce que vous pensez vous-même, et souvent après la leçon j'en sortirai plus instruit que vous.
Moins vous aurez de lecture à faire , mieux il faudra la choisir, et voici les raisons de mon choix. La grande erreur de ceux qui étudient est, comme je viens de vous dire, de se fier trop à leurs livres, et de ne pas tirer assez de leur fonds , sans songer que de tous les sophistes notre propre raison est presque toujours celui qui nous abuse le moins. Sitôt qu'on veut rentrer en soi-même , chacun sent ce qui est bien , chacun discerne ce qui est beau ; nous n'avons pas besoin qu'on nous apprenne à connoître ni l'un ni l'autre , et l'on ne s'en impose là-dessus qu'autant qu'on s'en