‹ ŒuvresChapitre 233 sur 279 · DE JULIE A MADAME D ORBE · texte numérisé non relu

DE JULIE A MADAME D ORBE

Il est donc vrai, chère et cruelle amie, que tu me rappelles à la vie et à mes douleurs? J'ai vu 1 instant heureux où j'allois rejoindre la plus tendre des mères : tes soins inhumains m'ont enchaînée pour la pleurer plus long-temps ; et quand le désir de la suivre m'arrache à la terre, le regret de te quitter m'y retient. Si je me console de vivre, c'est par l'espoir de n'avoir pas échappé tout entière à la mort. Ils ne sont plus ces agréments de mon visage que mon cœur a payés si cher : la maladie dont je sors m'en a délivrée. Cette heureuse perte ralentira l'ardeur grossière d'un homme assez dépourvu de délicatesse pour m oser épouser sans mon aveu. ISe trouvant plus en moi ce qui lui plut, il se souciera peu du reste. Sans manquer de parole à mon père, sans offenser l'ami dont il tient la vie , je saurai rebuter cet importun : ma bouche gardera le silence , mais mon aspect parlera pour moi. Son dégoût me garantira de sa tyrannie , et il me trouvera trop laide pour daigner me rendre malheureuse.

PAÏlTÏE III, LETTRE X IIÏ. 4^5

Ah! chère cousine, tu connus un cœur j)lus constant et plus tendre qui ne se fût pas ainsi rebuté. Son goût ni' se bornoit pas aux traits et à la figure; c'était moi qu'il aiinoit et non pas mon visage; c'étoit par tout notre être que nous étions unis l'un à 1 autre; et tant que Julie eût été la même, la beauté pouvoit fuir, l'amour fût toujours demeuré. Cependant il a pu consentir... l'ingrat!... Il la dû puisque j'ai pu I (\i(;cr. Qui est-ce qui retient par leur parole ceux qui veulent retirer leur cœur? Ai -je donc voulu retirer le mien?... l'ai-je fait? 0 dieu! faut-il que tout me rappelle incessamment un temps qui n'est plus, et des feux qui ne doivent plus être! J ai beau vouloir arracher de mon cœur cette image chérie; je l'y sens trop fortement attachée : je le déchire sans le dégager, et mes efforts pour en effacer un si doux souvenir ne font que l'y graver davantage.

Oserai-je te dire un délire de ma fièvre , qui , loin de s'éteindre avec elle, me tourmente encore plus depuis ma guérison? Oui, connois et plains l'égarement d'es=prit de ta malheureuse amie, et rends grâces au ciel d'avoir préservé ton cœur de l'horrible passion qui le donne. Dans un des moments où j étois le plus mal , je crus, durant 1 ardeur du redoublement, voira côté de mon lit cet infortuné , non tel qu il charmoit jadis mes regards durant le court bonheur de ma vie, mais pale, défait, mal en ordre, et le désespoir dans les yeux. Il étoit à genoux ; il prit une de mes mains , et sans se dégoûter de létat où elle étoit, sans craindre la communication d'un venin si terrible, il la couvroh de baisers et de larmes. A son aspect j'éprouvai cettr vi. 3o

vive et délicieuse émotion que me donnoit quelquefois sa présence inattendue. Je voulus m'élancer vers lui ; on me retint ; tu 1 arrachas de ma présence ; et ce qui me toucha le plus vivement , ce furent ses gémissements que je crus entendre à mesure qu'il s'éloignoit.

Je ne puis te représenter l'effet étonnant que ce rêve a produit sur moi. Ma fièvre a été longue et violente y j'ai perdu la connoissance durant plusieurs jours ; j ai souvent rêvé à lui dans mes transports ; mais aucun de ces rêves na laissé dans mon imagination des impressions aussi profondes que celle de ce dernier. Elle est telle qu il m est impossible de l'effacer de ma mémoire et de mes sens. A chaque minute, à chaque instant , il me semble le voir dans la même attitude; son air, son habillement, son geste, son triste regard , frappent encore mes yeux : je crois sertir ses lèvres se presser sur ma main ; je la sens mouiller de ses larmes ; les sons de sa voix plaintive me font tressaillir ; je le vois entraîner loin de moi, je fais effort pour le retenir encore : tout me retrace une scène imaginaire avec plus de force que les événements qui me sont réellement arrivés.

J'ai long-temps hésité à te faire cette confidence ; la honte m'empêche de te la faire de bouche ; mais mon agitation, loin de se calmer, ne fait qu'augmenter de jour en jour, et je ne puis plus résister au besoin de t'avouer ma folie. Ah 1 qu'elle s'empare de moi tout entière ! Que ne puis-je achever de perdre ainsi la raison , puisque le peu qui m'en reste ne sert plus qu'à me tourmenter !

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