‹ ŒuvresChapitre 234 sur 279 · PARTIE III, LETTRE XIII · texte numérisé non relu

PARTIE III, LETTRE XIII

Je reviens à mon rêve. Ma cousine, raille-moi, si m veux, de ma simplicité, mais il y a dans cette vision je ne sais quoi de mystérieux qui la distingue du délire ordinaire. Est-ce un pressentiment de la mort du meilleur des hommes? est-ce un avertissement qu'il n'est déjà plus.' Le ciel daigne-t-il me guider au moins une fois, et m'invite-t-il à suivre celui quil me fit ai- ' mer? Hélas ! Tordre de mourir sera pour moi le premier de ses bienfaits.

J'ai beau me rappeler tous ces vains discours dont la philosophie amuse les gens qui ne sentent rien ; ils ne m'en imposent plus, -et je sens que je les méprise. On ne voit point les esprits , je le veux croire ; mais deux aines si étroitement unies ne sauroient-elles avoir entre elles une communication immédiate, indépendante du corps et des sens? L'impression directe que lune reçoit de l'autre ne peuf-elle pas la transmettre au cerveau , et recevoir de lui par contre-coup les sensations qu elle lui a données?... Pauvre Julie, que d'extravagances ! Que les passions nous rendent crédules ! et qu'un cœur vivement touché se détache avec peine des erreurs mêmes qu'il aperçoit !

LETTRE XIV

RÉPONSE

Ah ! fille trop malheureuse et trop sensible , n'es-tu donc née que pour souffrir? Je voudrois en vain t'épargner des douleurs ; tu semblés les chercher sans cesse , et ton ascendant est plus fort que tous mes soins. A

tant de vrais sujets de peine n'ajoute pas au moins des chimères; et, puisque ma discrétion test plus nuisible qu' utile , sors dune erreur qui te tourmente : peut-être la triste vérité te sera-t-elle encore moins cruelle. Apprends donc que ton rêve n'est point un rêve ; que ce n'est point l'ombre de ton ami que tu as vue, mais sa personne, et que cette touchante scène, incessamment présente à ton imagination , s'est passée réellement dans ta chambre le surlendemain du jour où tu fus le plus mal.

La veille je t'avois quittée assez tard, et M. d Orbe, qui voulut me relever auprès.de toi cette nuit-là, étoit prêt à sortir , quand tout-à-coup nous vîmes entrer brusquement et se précipiter à iras pieds ce pauvre malheureux dans un état à faire pitié. Il avoit pris la poste à la réception de ta dernière lettre. Courant jour et nuit, il fit la route en trois jours, et ne s'arrêta qu à la dernière poste en attendant la nuit pour entrer en ville. Je te l'avoue à ma honte, je fus moins prompte que M. d'Orbe à lui sauter au cou : sans savoir encore la raison de son voyage J'en prévoyois la conséquence. Tant de souvenirs amers , ton danger , le sien , le désordre où je le voyois , tout empoisonnoit une si douce surprise , et j'étois trop saisie pour lui faire beaucoup de caresses. Je l'embrassai pourtant avec un serrement de cœur qu'il partageoit, et qui se fit sentir réciproquement par de muettes étreintes , plus éloquentes que les cris et les pleurs. Son premier mot fut : Que fait-elle? Ah ! que fait-elle? Donnez-moi la vie ou la mort. Je compris alors qu'il étoit instruit de ta maladie; et, croyant qu'il n'en ignoroit pas non plus

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