PARTIE I, LETTRE XII. -i
si les tonnes quelle vous fournil mcn laissoient le courage. Nous renoncerons pour jamais à 1 histoire moderne, excepté celle de noire paysj encore n'est-ce que parceque c'est un |>ays libre et simple, où Ion trouve des hommes antiques dans les temps modernes : car ne vous laissez pas éblouir par ceux qui «.lisent que l'histoire la plus intéressante pour chacun est celle de son pays. Cela n'est pas vrai. Il y a des pays dont l'histoire ne peut pas même être lue, à moins qu'on ne soit imbécile ou négociateur. L'histoire la plus intéressante est celle où l'on trouve le plus d 'exemples de mœurs, de caractères de toute espèce, en un mot le plus d'instruction. Ils vous diront qu'il y a autant de tout cela parmi nous que parmi les anciens. Cela n'est pas vrai. Ouvrez leur histoire et faites-les taire, il y a des peuples sans physionomie auxquels il ne faut point de peintres ; il y a des gouvernements sans caractère auxquels il ne faut point d historiens , et où , sitôt qu'on sait quelle place un homme occupe, on sait d'avance tout cequ il y fera. Ils diront que ce sont les bons historiens qui nous manquent; mais demandez-leur pourquoi. Cela n'est pas vrai. Donnez matière à de bonnes histoires, et les bons historiens se trouveront. Enfin ils diront que les hommes de tous les temps se ressemblent, qu'ils ont les mêmes vertus et les mêmes vices; qu'on n'admire les anciens que pareequ ils sont anciens. Cela n'est pas vrai non plus; car un faisoil autrefois de grandes choses avec de petits moyens, et Ion fait aujourd hui tout le contraire. Les anciens étoient contemporains de leurs historiens, et nous ont pourtant appris à les admirer. Assurément, si la pos*
-y4 LA NOUVELLE HÉLOÏSE,
térité jamais admire les nôtres, elle ne l'aura pas appris de nous.
J'ai laissé par égard pour votre inséparable cousine quelques livres de petite littérature que je n'aurois pas laissés pour vous. Hors le Pétrarque, le Tasse, le Métastase , et les maîtres du théâtre françois , je n'y mêle ni poètes ni livres d amour, contre lordinaire des lectures consacrées à votre sexe. Qu apprendrionsnous de l'amour dans ces livres? Ah! Julie, notre cœur nous en dit plus qu'eux, et le langage imité des livres est bien froid pour quiconque est passionné lui-même. D'ailleurs ces études énervent lame , la jettent dans la mollesse, et lui ôtent tout son ressort. Au contraire, l'amour véritable est un feu dévorant qui porte son ardeur dans les autres sentiments , et les anime d'une vigueur nouvelle. C'est pour cela qu'on a dit que l'amour faisoit des héros. Heureux celui que le sort eût placé pour le devenir, et qui auroit Julie pour amante !
LETTRE XIII
DE JULIE
Je vous le disois bien que nous étions heureux, rien ne me l'apprend mieux que l'ennui que j'éprouve au moindre changement d'état. Si nous avions des peines bien vives, une absence de deux jours nous en feroitelle tant? je dis nous; car je sais que mon ami partage mon impatience; il la partage, pareeque jçla sens, et