‹ ŒuvresChapitre 261 sur 279 · VI- 3 i · texte numérisé non relu

VI- 3 i

53o LA. NOUVELLE HIÏLOÏSE.

jusqu'au dégoût; qu'on ne se trouve enfin tout-à-fait rassasiés 1 un de l'autre ; et que pour s être trop aimés amants on n'en vienne à se haïr époux! Mon cher ami , vous m'avez toujours paru bien aimable , beaucoup trop pour mon innocence et pour mon repos ; mais je ne vous ai jamais vu qu'amoureux : que sais-je ce que vous seriez devenu cessant de l'être? L'amour éteint vous eût toujours laissé la vertu, je l'avoue; mais en est-ce assez pour être heureux dans un lien que le cœur doit serrer? et combien d'hommes vertueux ne laissent pas d'être des maris insupportables ! Sur tout cela vous en pouvez dire autant de moi. /

Pour M. de Wolmar, nulle illusion ne nous prévient l'un pour 1 autre : nous nous voyons tels que nous sommes ; le sentiment qui nous joint n'est point l'aveugle transport des cœurs passionnés , mais l'immuable et constant attachement de doux personnes honnêtes et raisonnables , qui , destinées à passer ensemble le reste de leurs jours, sont contentes de leur sort et tâchent de se le rendre doux 1 une à l'autre. Il semble que quand on nous eut formés exprès pour nous unir, on n'auroit pu réussir mieux. S il avoit le cœur aussi tendre que moi, il seroit impossible que tant de sensibilité de part et d'autre ne se heurtât quelquefois , et qu'il n'en résultât des querelles. Si j'étois aussi tranquille que lui , trop de froideur régneroit entre nous, et rendrait la société moins agréable et moins douce. S il ne m'aimoit point, nous vivrions mal ensemble : s'il m'eût trop aimée , il m'eût été importun. Chacun des deux est précisément ce qu'il faut à l'autre ; il m'éclaire et je l'anime ; nous en valons

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