‹ ŒuvresChapitre 263 sur 279 · PARTIE III, LETTRE XX · texte numérisé non relu

PARTIE III, LETTRE XX

même avant de me marier; et si le serment extorqué par mon père m'empêcha de l'aire à eet égard mon devoir, je n'en fus que plus coupable, puisque c'est un crime de faire un serinent injuste , et un second de le tenir. Mais j'avois une autre raison que mon cœur n'osoit s'avouer, et qui me rendoit beaucoup plus coupable encore. Grâces au ciel elle ne subsiste plus.

Une considération plus légitime et d'un plus grand poids est le danger de troubler inutilement le repos d'un honnête homme qui tire son bonheur de l'estime qu'il a pour sa femme. Il est sûr qu il ne dépend plus de lui de rompre le nœud qui nous unit, ni de moi d'en avoir été plus digne. Ainsi je risque, par une confidence indiscrète, de l'affliger à pure perte; sans tirer d'autre avantage de ma sincérité que de décharger mon cœur d'un secret funeste qui me pèse cniellement. Je serai plus tranquille, je le sens, après le lui avoir déclaré; mais lui, peut-être, le sera-t-il moins ; et ce seroit bien mal réparer mes torts que de préférer mon repos au sien»

Que ferai-je donc dans le doute où je suis? En attendant que le ciel m'éclaire mieux sur mes devoirs , je suivrai le conseil de votre amitié ; je garderai le silence, je tairai mes fautes à mon époux, et je tâcherai de les effacer par une conduite qui puisse un jour en mériter le pardon.

Pour commencer une réforme aussi nécessaire , trouvez bon , mon ami , que nous cessions désormais tout commerce entre nous. Si M. de Wolmar avoit reçu ma confession, il décideroit jusqu'à quel point nous pouvons nourrir les sentiments de 1 amitié qui nous

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lie, et nous en donner les innocents témoignages; mais , puisque je n'ose le consulter là-dessus , j'ai trop appris à mes dépens combien nous peuvent égarer les habitudes les plus légitimes en apparence. Il est temps de devenir sage. Malgré la sécurité de mon cœur, je ne veux plus être juge en ma propre cause , ni me livrer, étant femme, à la même présomption qui me perdit étant fille. Voici la dernière lettre que vous recevrez de moi : je vous supplie aussi de ne plus m'écrire. Cependant , comme je ne cesserai jamais de prendre à vous le plus tendre intérêt , et que ce sentiment est aussi pur que le jour qui m'éclaire , je serai bien aise de savoir quelquefois de vos nouvelles, et de vous voir parvenir au bonheur que vous méritez. Vous pourrez de temps à autre écrire à madame d'Orbe dans les occasions où vous aurez quelque événement inté^ ressant à nous apprendre. J'espère que l'honnêteté de votre ame se peindra toujours dans vos lettres. D'ailleurs ma cousine est vertueuse et assez sage pour ne me communiquer que ce qu'il me conviendra de voir, et pour supprimer cette correspondance si vous étiez capable d'en abuser.

Adieu, mon cher et bon ami : si je croyois que la fortune pût vous rendre heureux, je vous dirois, courez à la fortune ; mais peut-être avez-vous raison de la dédaigner avec tant de trésors pour vous passer d'elle: j'aime mieux vous dire, courez à la félicité, cest la fortune du sage. Nous avons toujours senti qu il n y en avoit point sans la vertu ; mais prenez garde que ce mot de vertu trop abstrait n'ait plus d éclat que de solidité, et ne soit un nom de parade

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