PARTIE I, LETTRE XIII
niant, il en est un plus charmant que les autres, dans lequel je me plais davantage, et où, par cette raison , je destine une petite surprise à mon ami. Il ne sera pas dit qu'il aura toujours de la déférence, et moi jamais de générosité. Cestlàque je veux lui l'aire sentir, malgré les préjugés vulgaires, combien ce que le cœur donne vaut mieux que ce qu'arrache 1 hnportunité. Au reste, de peur que votre imagination vive ne se mette un peu trop en Irais, je dois vous prévenir que nous n'irons point ensemble dans le bosquet sans \ inséixn'ablc cousine.
A propos d'elle , il est décidé , si cela ne vous fâche pas trop, que vous viendrez nous voir lundi. Ma mère enverra sa calèche à ma cousine , vous vous rendrez chez elle à dix heures ; elle vous amènera ; vous passerez la journée avec nous , et nous nous en retournerons tous ensemble le lendemain après le dîner.
J'en étois ici de ma lettre quand j'ai réfléchi que je navois pas pour vous la remettre les mêmes commodités qu'à la ville. Javois d'abord pensé de vous renvoyer un de vos livres par Gnstin , le fils du jardinier, et de mettre à ce livre une couverture de papier, dans laquelle j'aurois inséré ma lettre. Mais, outre qu'il n'est pas sûr que vous vous avisassiez de la chercher, ce seroit une imprudence impardonnable d'exposer à de pareils hasards le destin de notre vie. Je vais donc me contenter de vous marquer simplement , par un billet, le rendez-vous de lundi, et je garderai la lettre pour vous la donner à vous-même. Aussi bien j'aurois un peu de souci qu'il n'y eût trop de commentaires sur le mystère du bosquet.
LETTRE XIV
A JULIE
Qu'as-tu fait, ah ! qu'as-tu fait, ma Julie? tu voulois me récompenser, et tu m'as perdu. Je suis ivre, ou plutôt insensé. Mes sens sont altérés, toutes mes facultés sont troublées par ce baiser mortel. Tu voulois soulager mes maux! Cruelle! tu les aigris. C'est du poison que j'ai cueilli sur tes lèvres ; il fermente ; il embrase mon sang; il me tue, et ta pitié me fait mourir.
O souvenir immortel de cet instant d'illusion, de délire et d'enchantement, jamais , jamais tu ne t'effaceras de mon ame; et, tant que les charmes de Julie y seront gravés, tant que ce cœur agité me fournira des sentiments et des soupirs , tu feras le supplice et le bonheur de ma vie !
Hclas ! je jouissois d*une apparente tranquillité; soumis à tes volontés suprêmes , je ne murmurois plus d'un sort auquel tu daignois présider. J'avois dompté les fougueuses saillies d'une imagination téméraire ; j'avois couvert mes regards d'un voile , et mis une entrave à mon cœur; mes désirs n osoient plus s échapper qu'à demi ; j'étois aussi content que je pouvois l'être. Je reçois ton billet, je vole chez ta cousine ; nous nous rendons à Clarens, je t'aperçois, et mon sein palpite ; le doux son de ta voix y porte une agitation nouvelle : je t'aborde comme transporté, et