PARTIE I, LETTRE Xl\. -jy
j avois grand besoin de la diversion de ta cousine pour cacher mon trouble à ta mère. On parcourt le jardin, 1 on dîne tranquillement , tu me rends en secret ta lettre que je n'ose lire devant ce redoutable témoin ; le soleil commence à baisser , nous fuyons tous trois dans le bois le reste de ses rayons, et ma paisible simplicité n imaginoit pas même un état plus douv que le mien.
En approchant du bosquet j aperçus, non sans une émotion secrète, vos signes d'intelligence, vos sourires mutuels, et le coloris de tes joues prendre un nouvel éclat. En y entrant je vis avec surprise ta cousine s'approcher de moi, et, d'un air plaisamment suppliant, me demander un baiser. Sans rien comprendre à ce mystère , j'embrassai cette charmante amie ; et, tout aimable , toute piquante qu elle est, je ne connus jamais mieux que les sensations ne sont rien que ce que le cœur les fait être. Mais que devinsje un moment après quand je sentis.... la main me tremble.... un doux frémissement.... ta bouche de roses.... la bouche de Julie.... se poser, se presser sur la mienne , et mon corps serré dans tes bras ! Non, le feu du ciel n'est pas plus vif ni plus prompt que celui qui vint à 1 instant m embraser. Toutes les parties de moi-même se rassemblèrent sous ce toucher délicieux. Le feu s'exhaloit avec nos soupirs de nos lèvres brûlantes, et mon cœur se mouroit sous le poids de la volupté.... quand tout-à-coup je te vis pâlir, fermer tes beaux veux, t appuyer sur ta cousine, et tomber en défaillance. Ainsi la fraveur éteignit le plaisir , et mon bonheur ne fut qu'un éclair.
8o LA NOUVELLE HÉLOÏSE.
A peine sais-je ce qui m'est arrivé depuis ce fatal moment. L'impression profonde que j'ai reçue ne peut plus s'effacer. Une faveur!... c'est un tourment horrible.... Non, garde tes baisers > je ne les saurois supporter.... ils sont trop acres , trop pénétrants; ils percent; ils brûlent jusqu'à la moelle.... ils me rendroient furieux. Un seul, un seul m'a jeté dans un égarement dont je ne puis plus revenir. Je ne suis plus le même , et ne te vois plus la même. Je ne te vois plus comme autrefois réprimante et sévère ; mais je te sens et te touche sans cesse unie à mon sein comme tu fus un instant. O Julie ! quelque sort que m'annonce un transport dont je ne suis plus maître, quelque traitement que ta rigueur me destine, je ne puis plus vivre dans l'état où je suis, et je sens qu'il faut enfin que j'expire à tes pieds.... ou dans tes bras.
LETTRE XV
DE JULIE
Il est important, mon ami, que nous nous séparions pour quelque temps, et c'est ici la première épreuve de l'obéissance que vous m'avez promise. Si je l'exige en cette occasion, croyez que j'en ai des rai* sons très fortes ; il faut bien , et vous le savez trop , que j'en aie pour m'y résoudre; quant à vous, vous n'en avez pas besoin d'autre que ma volonté.
Il y a long-temps que vous avez un voyage à faire en Valais. Je voudrois que vous pussiez l'entreprendre