PARTIE I, LETTRE XX. 8g
Sion, qu'un courrier tout prêt n'attendoit pour partir que votre lettre, que cette lettre me seroit remise en arrivant ici , et que les occasions ne favoriseraient pas moins ma réponse? Il n'en va pas ainsi , mon bel ami. Vos deux lettres me sont parvenues à-la-fois, parceque le courrier, qui ne passe qu'une fois la semaine ' , n'est parti qu'avec la seconde. Il faut un certain temps pour distribuer les lettres; il en faut à mon commissionnaire pour me rendre la mienne en secret , et le courrier ne retourne pas d ici le lendemain du jour qu'il est arrivé. Ainsi , tout bien calculé , il nous faut huit jours, quand celui du courrier est bien choisi, pour recevoir réponse l'un de l'autre ; ce que je vous explique afin de calmer une fois pour toutes votre impatiente vivacité. Tandis que vous déclamez contre la fortune et ma négligence, vous voyez que je m informe adroitement de tout ce qui peut assurer notre correspondance, et prévenir vos perplexités. Je vous laisse à décider de quel côté sont les plus tendres soins.
Ne parlons plus de peines , mon bon ami : ah ! respectez et partagez plutôt le plaisir que j'éprouve , après huit mois d'absence , de revoir le meilleur des pères ! Il arriva jeudi au soir ; et je n'ai songé qu'à lui 2 depuis cet heureux moment. O toi que j'aime le mieux au monde après les auteurs de mes jours, pourquoi tes lettres, tes querelles, viennent-elles contrister mon ame , et troubler les premiers plaisirs d'une famille réunie? Tu voudrois que mon cœur s'occupât de toi
Il passe à présent deux fois. J L'article qui précède prouve qu'elle ment.
sans cesse ; mais , dis-moi , le tien pourroit-il aimer une fille dénaturée à qui les feux de l'amour feroient oublier les droits du sang, et que les plaintes d'un amant rendroient insensible aux caresses d'un père? Non, mon digne ami , n'empoisonne point par d'injustes reproches l'innocente joie que m'inspire un si doux sentiment. Toi dont lame est si tendre et si sensible , ne conçois-tu point quel charme c'est de sentir , dans ces purs et sacrés embrassements , le sein d'un père palpiter d'aise contre celui de sa fille? Ah! crois-tu qu'alors le cœur puisse un moment se partager, et rien dérober à la nature ?
Sol ehe son figlia io mi rammento adesso-1.
Ne pensez pas pourtant que je vous oublie. Oubliat-on jamais ce qu'on a une fois aimé? Non , les impressions plus vives , qu'on suit quelques instants, n'effacent pas pour cela les autres. Ce n'est point sans chagrin que je vous ai vu partir , ce n'est point sans plaisir que je vous verrois de retour. Mais.... prenez patience ainsi que moi, puisqu'il le faut, sans en demander davantage. Soyez sûr que je vous rappellerai le plus tôt qu il sera possible; et pensez que souvent tel qui se plaint bien haut de l'absence n est pas celui qui en souffre le plus.
Tout ce dont je me souviens en ce moment , c'est que je suis sa fille.