PARTIE I, LETTRE XIX
le même soin , et si vous aviez tait exactement réponse , elle auroit déjà du me parvenir. Cette réponse pourtant ne vient point, et il n'v a nulle cause possible et funeste de son retard que mon esprit troublé ne se figure. O ma Julie ! que d'imprévues catastrophes peuvent en huit jours rompre à jamais les plus doux liens du monde! Je frémis de songer qu il n'y a pour moi qu'un seul moyen d être heureux , et des millions d'être misérable1. Julie, m'auriez-vous oublié? Ah! c'est la plus affreuse de mes craintes ! Je puis préparer ma constance aux autres malheurs , mais toutes les forces de mon ame défaillent au seul soupçon de celui-là.
Je vois le peu de fondement de mes alarmes et ne saurois les calmer. Le sentiment de mes maux s'aigrit sans cesse loin de vous ; et, comme si je n'en a vois pas assez pour m'abattre, je m'en forge encore d incertains pour irriter tous les autres. D'abord mes inquiétudes étoient moins vives. Le trouble d'un départ subit, l'agitation du voyage, donnoient le change à mes ennuis ; ils se raniment dans la tranquille solitude. Hélas ! je comb attois; un fer mortel a percé mon sein , et la douleur ne s'est fait sentir que long-temps après la blessure.
Cent fois, en lisant des romans, j'ai ri des froides plaintes des amants sur l'absence. Ah ! je ne savois
' On me dira que c'est le devoir d'un éditeur de corriger les fautes de langue. Oui bien pour les éditeurs qui font cas de cette tonection ; oui Lien pour les livres dont on peut corriger le style sans le refondre et le gâter; oui bien quand on est assez suide sa plume pour ne pas substituer ses propres fautes à celles de l'auteur. Et avec tout cela, qu'aura-t-on gagné à faire parler un Suisse comme un académicien ?
pas alors à quel point la vôtre un jour me seroit insupportable ! Je sens aujourd'hui combien une ame paisible est peu propre à juger des passions, et combien il est insensé de rire des sentiments qu'on n'a point éprouvés. Vous le dirai-je pourtant? je ne sais quelle idée consolante et douce tempère en moi 1 amertume de votre éloignement, en songeant qu'il s'est fait par votre ordre. Les maux qui me viennent de vous me sont moins cruels que s'ils m'étoient envoyés par la fortune ; s'ils servent à vous contenter, je ne voudrois pas ne les point sentir ; ils sont les garants de leur dédommagement , et je connois trop bien votre ame pour vous croire barbare à pure perte.
Si vous voulez m'éprouver, je n'en murmure plus ; il est juste que vous sachiez si je suis constant, patient, docile , digne en un mot des biens que vous me réservez. Dieux! si c'étoit là votre idée, je me plaindrois de trop peu souffrir. Ah ! non, pour nourrir dans mon cœur une si douce attente, inventez, s il se peut, des maux mieux proportionnés à leur prix.
LETTRE XX
DE JULIE
Je reçois à-la-fois vos deux lettres ; et je vois , par l'inquiétude que vous marquez dans la seconde sur le sort de l'autre, que, quand l'imagination prend les devants , la raison ne se hâte pas comme elle , et souvent la laisse aller seule. Pensâtes-vous , en arrivant à