PARTIE I, LETTRE XXIII. ÎOI
J'aurois passé tout le temps de mon voyage dans le seul enchantement du paysage, si je n'en eusse éprouvé un plus doux encore dans le commerce des habitants. Vous trouverez dans nia description un lé-' ger crayon de leurs mœurs , de leur simplicité , de leur égalité dame, et de cette paisible tranquillité qui les rend heureux pur IVvemption des peines plutôt que par le goût des plaisirs. Mais ce que je n ai pu vous peindre et qu'on ne peut guère imaginer , c'est leur humanité désintéressée, et leur zèle hospitalier pour tous les étrangers que le hasard ou la curiosité conduisent chez eux. J'en fis une épreuve surprenante, moi qui n'étois connu de personne , et qui ne marchois qu'à l'aide d'un conducteur. Quand jarrivois le soir dans un hameau , chacun venoit avec tant d'empressement m'offrir sa maison, que j étois embarrassé du choix; et celui qui obtenoit la préférence en paroissoit si content , que la première fois je prie cette ardeur pour de l'avidité. Mais je fus bien étonné quand, après en avoir usé chez mon hôte à peu près comme au cabaret, il refusa le lendemain mon argent, s'offensant même de ma proposition , et il en a partout été de même. Ainsi c'étoit le pur amour de lhospitalité, communément assez tiède, qu à sa vivacité j'avois pris pour lâpreté du gain. Leur désintéressement fut si complet , que dans tout le voyage je n'ai pu trouver à placer un patagon '. En effet, à quoi dépenser de l'argent dans un pays où les maîtres ne reçoivent point le prix de leurs frais , ni les domestiques celui de leurs
1 Ecu du pays.
soins, et où l'on ne trouve aucun mendiant? Cependant l'argent est fort rare dans le Haut- Valais ; mais c'est pour cela que les habitants sont à leur aise ; car les denrées y sont abondantes sans aucun débouché au-dehors , sans consommation de luxe au-dedans , et sans que le cultivateur montagnard , dont les travaux sont les plaisirs , devienne moins laborieux. Si jamais ils ont plus d'argent , ils seront infailliblement plus pauvres. Ils ont la sagesse de le sentir, et il y a dans le pays des mines d'or qu'il n est pas permis d exploiter.
J'étois d'abord fort surpris de l'opposition de ces usages avec ceux du Bas-Valais , où , sur la route d'Italie , on rançonne assez durement les passagers ; et j'avois peine à concilier dans un même peuple des manières si différentes. Un Valaisan m'en expliqua la raison. Dans la vallée, me dit-il, les étrangers qui passent sont des marchands , et d'autres gens uniquement occupés de leur négoce et de leur gain. Il 'est juste qu ils nous laissent une partie de leur profit , et nous les traitons comme ils traitent les autres. Mais ici , où nulle affaire n'appelle les étrangers j nous sommes sûrs que leur voyage est désintéressé ; l'accueil qu'on leur fait l'est aussi. Ce sont des hôtes qui nous viennent voir parcequ'ils nous aiment, et nous les recevons avec amitié.
Au reste , ajouta-t-il en souriant , cette hospitalité n'est pas coûteuse , et peu de gens s'avisent d'en profiter. Ah ! je le crois , lui répondis-je. Que feroit-on chez un peuple qui vit pour vivre , non pour gagner ni pour briller? Hommes heureux et dignes de l'être , j'aime à
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croire qu'il faut vous ressembler eu quelque chose pour se plaire au milieu de vous.
Ce qui me paroissoit le plus agréable dans leur accueil, c'était de n'y pas trouver le moindre vestige de gêne ni pour eux ni pour moi. Ils vivoient dans leur maison comme si je n'y eusse pas été, et il ne tenoit qu'à moi d'y être comme si j'y eusse été seul. Ils ne connoisscnt point 1 incommode vanité d'en faire les honneurs aux étrangers , comme pour les avertir de la présence d'un maître dont on dépend au moins en cela. Si je ne disois rien, ils supposoient que je voulois vivre à leur manière ; je n'avois qu à dire un mot pour vivre à la mienne , sans éprouver jamais de leur part la moindre marque de répugnance ou d étonncment. Le seul compliment qu'ils me firent , après avoir su que j'étois Suisse , fut de me dire que nous étions frères , et q.ue je n'avois qu à me regarder chez eux comme étant chez moi. Puis ils ne s'embarrassèrent plus de ce que je faisois , n'imaginant pas même que je pusse avoir le moindre doute sur la sincérité de leurs offres , ni le moindre scrupule à m en prévaloir. Ils en usent entre eux avec la même simplicité ; les enfants en âge de raison sont les égaux de leurs pères , les domestiques sasseient à table avec leurs maîtres ; la même liberté règne dans les maisons et dans la république, et la famille est limage de l'état.
La seule chose sur laquelle je ne jouissois pas de la liberté, étoit la durée excessive des repas. J'étois bien le maître de ne pas me mettre à table ; mais , quand j'y étois une fois, il y falloit rester une partie de la journée , et boire d'autant. Le moyen d'imaginer
qu'un homme et un Suisse n'aimât pas à boire? En effet, j'avoue que le bon vin me paroît une excellente chose , et que je ne hais point à m'en égayer , pourvu qu'on ne m'y force pas. J'ai toujours remarqué que les gens faux sont sobres , et la grande réserve de la table annonce assez souvent des mœurs feintes et des âmes doubles. Un homme franc craint moins ce babil affectueux et ces tendres épanchements qui précédent 1 ivresse ; mais il faut savoir s'arrêter et prévenir 1 excès. Voilà ce qu'il ne m étoit guère possible de faire avec d'aussi déterminés buveurs que les Valaisans, des vins aussi violents que ceux du pays , et sur des tables où. l'on ne vit jamais d'eau. Comment se résoudre à jouer si sottement le sage et à fâcher de si bonnes gens? Je m'enivrais donc par reconnoissance ; et, ne pouvant payer mon écot de ma bourse , je le payois de ma raison.
Un autre usage qui ne me gênoit guère moins , c'étoit de voir, même chez des magistrats, la femme et les filles de la maison, debout derrière ma chaise, servir à table comme des domestiques. La galanterie françoise se seroit d'autant plus tourmentée à réparer cette incongruité , qu'avec la figure des Valaisanes , des servantes mêmes rendraient leurs services embarrassants. Vous pouvez m'en croire , elles sont jolies puisqu'elles m'ont paru l'être. Des yeux accoutumés à vous voir sont difficiles en beauté.
Pour moi , qui respecte encore plus les usages des pays où je vis que ceux de la galanterie , je recevois leur service en silence avec autant de gravité que don Quichotte chez la duchesse. J'opposois quelquefois en