PARTIE I, LETTRE XXIII
dans les nuages , j'atteignois un séjour plus serein , d'où Ton voit dans la saison le tonnerre et l'orage se former au-dessous de soi ; image trop vaine de lame du sage, dont l'exemple n'exista jamais, ou n'existe qu'aux mêmes lieux d'où l'on en a tire l'emblème.
Ce fut là que je démêlai sensiblement dans la pureté de l'air où je me trouvais la véritable cause du changement de mon humeur , et du retour de cette paix intérieure que j'avois perdue depuis si long-temps. En effet , c'est une impression générale qu'éjfrouvent tous les hommes , quoiqu'ils ne l'observent pas tous , que sur les hautes montagnes , où l'air est pur et subtil, on se sent plus de facilité dans la respiration , plus de légèreté dans le corps , plus de sérénité dans l'esprit , les plaisirs y sont moins ardents, les passions plus modérées. Les méditations y prennent je ne sais quel-caractère grand et sublime , proportionné aux objets qui nous frappent , je ne sais quelle volupté tranquille qui n'a rien d'acre et de sensuel. Il semble qu'en s'élevant au-dessus du séjour des hommes on y laisse tous *~ les sentiments bas et terrestres , et qu'à mesure qu'on approche des régions éthérées , lame contracte quelque chose de leur inaltérable pureté. On y est grave sans mélancolie , paisible sans indolence, content d'être et de penser : tous les désirs trop vifs sémoussent, ils perdent cette pointe aiguë qui les rend douloureux , ils ne laissent au fond du cœur qu'une émotion légère et douce ; et c'est ainsi qu'un heureux climat fait servir à la félicité de l'homme les passions qui font ailleurs son tourment. Je doute qu'aucune agitation violente , aucune maladie de vapeurs put tenir contre un pareil
séjour prolongé , et je suis surpris que des bains de l'air salutaire et bienfaisant des montagnes ne soient pas un des grands remèdes de la médecine et de la morale :
Qui non palazzi, non teatro o loggia; Ma'n lor vece un' abete, un faggio, un pino Tra l'erba verde e'1 bel monte vif ino Levan cli terra al ciel nostr' intelletto '.
Supposez Jes impressions réunies de ce que je viens de vous décrire , et vous aurez quelque idée de la situation délicieuse où je me trouvois. Imaginez la variété, la grandeur, la beauté de mille étonnants spectacles ; le plaisir de ne voir autour de soi que des objets tout nouveaux , des oiseaux étranges , des plantes bizarres et inconnues , d'observer en quelque sorte une autre nature , et de se trouver dans un nouveau inonde. Tout cela fait aux yeux un mélange inexprimable, dont le charme augmente encore par la subtilité de l'air qui rend les couleurs plus vives , les traits plus marqués , rapproche tous les points de vue ; les distances paroissant moindres que dans les plaines , où l'épaisseur de l'air couvre la terre d'un voile , l'horizon présente aux yeux plus d'objets qu'il semble n'en pouvoir contenir: enfin ce spectacle a je ne sais quoi de magique , de surnaturel , qui ravit l'esprit et les sens ; on oublie tout , on s'oublie soi-même , on ne sait plus où l'on est.
1 Au lieu des palais, des pavillons, des théâtres, les chênes, les noirs sapins, les hêtres, s'élancent de l'herbe verte au sommet des monts, et semblent élever au ciel, avec leurs tètes, les yeux et l'esprit des mortels
Petiurc.