‹ ŒuvresChapitre 41 sur 279 · PARTIE I, LETTRE XXIII · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE XXIII

controis-je un pas difficile, je vous le voyois franchir avec la légèreté d'un faon qui bondit après sa mère. Falloit-il traverser un torrent, j'osois presser dans mes bras une- si douce charge ; je passois le torrent lentement, avec délices, et voyois à regret le chemin que j'allois atteindre. Tout me rappeloit à vous dans ce séjour paisible ; et les touchants attraits de la nature, et liualtérable pureté de l'air, et les mœurs simples des habitants, et leur sagesse égale et sûre, et l'aimable pudeur du sexe, et ses innocentes grâces, et tout ce qui frappoit agréablement mes yeux et mon cœur leur peignoit celle qu'ils cherchent.

O ma Julie ! disois-je avec attendrissement , que ne puis-je couler mes jours avec toi dans ces lieux ignorés , heureux de notre bonheur et non du regard des hommes! Que ne puis-je ici rassembler toute mon ame en toi seule , et devenir à mon tour l'univers pour toi! Charmes adorés, vous jouiriez alors des hommages qui vous sont dus! Délices de l'amour, c'est alors que nos cœurs vous savoureraient sans cesse! Une longue et douce ivresse nous laisserait ignorer le cours des ans : et quand enfin l'âge aurait calmé nos premiers feux, l'habitude de penser et sentir ensemble ferait succéder à leurs transports une amitié non moins tendre. Tous les sentiments honnêtes , nourris dans la jeunesse avec ceux de l'amour, en rempliraient tiii jour le vide immense ; nous pratiquerions au sein de cet heureux peuple, et à son exemple, tous les devoirs de l'humanité : sans cesse nous nous unirions pour bien faire, et nous ne mourrions point sans avoir vécu.

La poste arrive , il faut finir ma lettre , et courir recevoir la vôtre. Que le cœur me bat jusqu'à ce moment! Hélas ! j'étois heureux dans mes chimères : mon bonheur luit avec elles ; que vais-je être en réalité?

LETTRE XXIV

A JULIE

Je réponds sur-le-champ à l'article de votre lettre qui regarde le paiement , et n'ai , Dieu merci , nul besoin d'y réfléchir. Voici , ma Julie , quel est mon sentiment sur ce point.

Je distingue dans ce qu'on appelle honneur celui qui se tire de l'opinion publique , et celui qui dérive de l'estime de soi-même. Le premier consiste en vains préjugés plus mobiles qu'une onde agitée; le second a sa base dans les vérités éternelles de la morale. L'honneur du monde peut être avantageux à la fortune ; mais il ne pénètre point dans lame, et n'influe en rien sur le vrai bonheur. L'honneur véritable, au contraire , en forme l'essence , parcequ'on ne trouve qu'en lui ce sentiment permanent de satisfaction intérieure qui seul peut rendre heureux un être pensant. Appliquons, ma Julie; ces principes à votre question : elle sera bientôt résolue.

Que je m'érige en maître de philosophie, et prenne, comme ce fou de la fable , de l'argent pour enseigner la sagesse, cet emploi paraîtra bas aux yeux du monde, et j'avoue qu'il a quelque chose de ridicule en soi ; ce-

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