PAP.TIE I, LETTRE XXIV
pendant comme aucun homme ne peut tirer sa subsistance absolument de lui-même, et qu'on ne sauroit l'en tirer de plus près que par son travail, nous mettrons ce méprisai! rang des plus dangereux préjugés»; nous n'aurons point la sottise de sacrifier la lélit ité à cette opinion insensée; vous ne m en estimerez pas moins, et je n'en serai pas plus à plaindre quand je vivrai des talents que j'ai cultivés.
Mais ici, ma Julie, nous avons d'autres considérations à faire. Laissons la multitude, et regardons en nous-mêmes. Que serai-je réellement à votre père en recevant de lui le salaire des leçons que je vous aurai données, et lui vendant une partie de mon temps, c'est-à-dire de ma personne? Un mercenaire, un homme à ses gages , une espèce de valet ; et il aura de ma part , pour garant de sa confiance et pour sûreté de ce qui lui appartient, ma foi tacite, comme celle du dernier de ses gens.
Or, quel bien plus précieux peut avoir un père, que sa fille unique, fût-ce même une autre que Julie? Que fera donc celui qui lui vend ses services? Fera-t-il taire ses sentiments pour elle? Ah ! tu sais si cela se peut ! Ou bien , se livrant sans scrupule au penchant de son cœur, offensera-t-il , dans la partie la plus sensible, celui à qui il doit fidélité? Alors je ne vois plus dans un tel maître qu'un perfide qui foule aux pieds les droits les plus sacrés ', un traître, un séducteur domes-
' Malheureux jeune homme, qui ne voit pas qu'en se laissant payer en reconnoissaine ee qu'il refuse de recevoir en argent, il vicile des droits plus sacres encore ! Au lieu d'instruire, il corrompt ; au lieu de nourrir, il empoisonne : il se fait remercier par
tique que les lois condamnent très justement à la mort. J'espère que celle à qui je parle sait m'entendre ; ce n'est pas la mort que je crains , mais la honte d'en être digne , et le mépris de moi-même.
Quand les lettres d'Iiéloïse et d'Abélard tombèrent entre vos mains , vous savez ce que je vous dis de cette lecture et de la conduite du théologien. J'ai toujours plaint Héloïse ; elle avoit un cœur fait pour aimer : mais Abélard ne m'a jamais paru qu'un misérable digne de son sort, et connoissant aussi peu l'amour que la vertu *. Après l'avoir jugé faudra-t-il que je l'imite? Malheur à quiconque prêche une morale qu'il ne veut pas pratiquer ! Celui qu'aveugle sa passion jusqu'à ce point en est bientôt puni par elle, et perd le goût des sentiments auxquels il a sacrifié son honneur. L'amour est privé de son plus grand charme quand l'honnêteté l'abandonne; pour en sentir tout le prix , il faut que le cœur s'y complaise , et qu'il nous élève en élevant l'objet aimé. Otez l'idée de la perfection, vous ôtez l'enthousiasme; ôtez l'estime, et l'amour n'est plus rien. Comment une femme pourroit-
une mère abusée d'avoir perdu son enfant. On sent pourtant qu'il aime sincèrement la vertu, mais sa passion l'égaré; et si sa grande jeunesse ne l'excusoit pas, avec ses beaux discours il ne seroh qu'un scélérat. Les deux amants sont à plaindre; la mère seule est inexcusable.
* Ce jugement peut paroitre beaucoup trop sévère. Rousseau n' avoit pas lu sans doute une lettre d'Abélard qu'on trouve dans le recueil de ses oeuvres , lettre qui n'a jamais été traduite , et dans laquelle il fait à son ami le récit de ses malheurs. Les lettres d'Héloïse elle-même concourent aussi à le justifier. Au reste, peut-être un jour aurons-nous beu de mettre ce point en discussion.