‹ ŒuvresChapitre 46 sur 279 · PARTIE I, LETTRE XXVI · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE XXVI

Dans les violents transports qui m'agitent, je no sauroia demeurer en place ; je cours , je monte avec ardeur, je m'élance sur les rochers, je parcours à grands pas tous les environs, et trouve partout dans les objets la même horreur qui régne au-dedans de moi. On n'aperçoit plus de verdure, l'herbe est jaune et flétrie, les arbres sont dépouillés, le séchard ' et la froide bise entassent la neige et les glaces ; et toute la nature est morte à mes yeux, comme l'espérance au fond de mon cœur.

Parmi les rochers de cette côte, j'ai trouvé, dans un abri solitaire, une petite esplanade d'où l'on découvre à plein la ville heureuse où vous habitez. Jugez avec quelle avidité mes yeux se portèrent vers ce séjour chéri. Le premier jour, je fis mille efforts pour y dis^ cerner votre demeure ; mais lexti ême éloignement les rendit vains, et je m'aperçus que mon imagination donnoit le change à mes yeux fatigués. Je courus chez le curé emprunter un télescope, avec lequel je vis ou crus voir votre maison ; et depuis ce temps je passe les jours entiers, dans cet asile, à contempler ces murs fortunés qui renferment la source de ma vie. Malgré la saison, je m'y rends dès le matin et n'en reviens qu'à la nuit. Des feuilles et quelques bois secs que j'allume servent, avec mes courses, à me garantir du froid excessif. J'ai pris tant de goût pour ce lieu sauvage , que j'y porte même de l'encre et du papier ; et j'y écris maintenant cette lettre sur un quartier que les glaces ont détaché du rocher voisin.

1 Vent du nord-est.

C'est là, ma Julie, que ton malheureux amant achève de jouir des derniers plaisirs qu'il goûtera peut-être en ce monde. C'est de là qu'à travers les airs et les murs il ose en secret pénétrer jusque dans ta chambre. Tes traits charmants le frappent encore; tes regards tendres raniment son cœur mourant; il entend le son de ta douce voix ; il ose chercher encore en tes bras ce délire qu'il éprouva dans le bosquet. Vain fantôme d'une ame agitée, qui s'égare dans ses désirs ! Bientôt forcé de rentrer en moi-même , je te contemple au moins dans le détail de ton innocente vie : je suis de loin les diverses occupations de ta journée, et je me les représente dans les temps et les lieux où j en fus quelquefois l'heureux témoin. Toujours je te vois vaquer à des soins qui te rendent plus estimable, et mon cœur s'attendrit avec délices sur 1 inépuisable bonté du tien. Maintenant, me dis-je au matin , elle sort d'un paisible sommeil , son teint a la fraîcheur de la rose, son ame jouit d'une douce paix ; elle offre à celui dont elle tient 1 être un jour qui ne sera point perdu pour la vertu. Elle passe à présent chez sa mère : les tendres affections de son cœur s'épanchent avec les auteurs de ses jours ; elle les soulage dans le détail des soins de la maison; elle fait peut-être la paix d'un domestique imprudent , elle lui fait peut-être une exhortation secrète ; elle demande peut-être une grâce pour un autre. Dans un autre temps elle s'occupe, sans ennui, des travaux de son sexe; elle orne son ame de connoissances utiles ; elle ajoute à son goût exquis les agréments des beauxarts, et ceux de la danse à sa légèreté naturelle. Tantôt je vois une élégante et simple parure orner des charmes

Page 1