PARTIE I, LETTRE XXVI. ng
qui n'en ont pas besoin. Ici je la vois consul 1er un pasteur vénérable sur la peine ignorée d'une famille indigente ; là , secourir ou consoler la triste veuve et l'orphelin délaissé. Tantôt elle charme une honnête société par ses discours sensés et modestes; tantôt, en riant avec ses compagnes, elle ramène une jeunesse folâtre au ton de la sagesse et des bonnes mœurs. Quelques moments, ah ! pardonne ! j ose te voir même t occuper de moi; je vois tes yeux attendris parcourir une de mes lettres ; je lis dans leur douce langueur que c est à ton amant fortuné que s adressent les lignes que tu traces ; je vois que c est de lui que tu parles à ta cousine avec une si tendre émotion. U Julie ! ô Julie ! et nous ne serions pas unis? et nos jours ne couleroient pas ensemble? et nous pourrions être séparés pour toujours? iSon , que jamais cette affreuse idée ne se présente à mon esprit ! En un instant elle change tout mon attendrissement en fureur, la rage me fait courir de caverne en caverne ; des gémissements et des cris m échappent malgré, moi ; je rugis comme une lionne irritée ; je suis capable de tout , hors de renoncer à toi ; et il n'y a rien , non , rien que je ne fasse pour te posséder ou mourir.
J en étois ici de ma lettre, et je n attendois qu'une occasion sûre pour vous l'en vo ver, quand j ai reçu de Sion la dernière que vous m'y avez écrite. Que la tristesse qu elle respire a charmé la mienne! Que j y ai vu un frappant exemple de ce que vous me disiez de raccord de nos aiues dans des lieux éloignés! Votre affliction, je l'avoue, est plus patiente; la mienne est plus emportée : mais il faut bien que le même sentiment
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prenne la teinture des caractères qui l'éprouvent , et il est bien naturel que les plus grandes pertes causent les plus grandes douleurs. Que dis-je, des pertes? Eh! qui les pourroit supporter? Non, connoissez-le enfin, ma Julie; un éternel arrêt du ciel nous destina l'un pour l'autre ; c'est la première loi qu il faut écouter , c'est le premier soin de la vie de s'unir à qui doit nous la rendre douce. Je le vois, j'en gémis, tu t'égares dans tes vains projets, tu veux forcer des barrières insurmontables, et négliges les seuls moyens possibles ; l'enthousiasme de 1 honnêteté t'ôte la raison , et ta vertu n'est plus qu'un délire.
Ah! si tu pouvois rester toujours jeune et brillante comme à présentée ne demanderois au ciel que de te savoir éternellement heureuse, te voir tous les ans de ma vie une fois , une seule fois , et passer le reste de mes jours à contempler de loin ton asile, à t'adorer parmi ces rochers. Mais , hélas ! vois la rapidité de cet astre qui jamais n'arrête; il vole, et le temps fuit, l'occasion s'échappe : ta beauté, ta beauté même aura son terme; elle doit décliner et périr un jour comme une fleur qui tombe sans avoir été cueillie ; et moi cependant je gémis, je souffre, ma jeunesse s'use dans les larmes , et se flétrit dans la douleur. Pense, pense, Julie, que nous comptons déjà des années perdues pour le plaisir. Pense quelles ne reviendront jamais; qu'il en sera de même de celles qui nous restent si nous les laissons échapper encore. O amante aveuglée! tu cherches un chimérique bonheur pour un temps où nous ne serons plus ; tu regardes un avenir éloigné; et tu ne vois pas que nous nous consumons sans cesse ,