PARTIE I, LETTRE XXVI
et que nos âmes , épuisées d'amour et de peines , se fondent et coulent comme l'eau*. Reviens, il en est temps encore, reviens, ma Julie, de cette erreur funeste. Laisse là tes projets, et sois heureuse. Viens, ô mon ame! dans les bras de ton ami réunir les deux moitiés de notre être : viens à la face du ciel , guide de notre fuite et témoin de nos serments, jurer de vivre et mourir 1 un à l'autre. Ce n'est pas toi , je le sais , qu'il faut rassurer contre la crainte de l'indigence. Soyons heureux et pauvres , ah ! quel trésor nous aurons acquis! mais ne faisons point cet affront à l'humanité, de croire qu'il ne restera pas sur la terre entière un asile à deux amants infortunés. J'ai des bras , je suis robuste , le pain gagné par mon travail te paroitra plus délicieux que les mets des festins. Un repas apprêté par l'amour peut-il jamais être insipide? Ah ! tendre et chère amante , dussions-nous n'être heureux qu'un seul jour, veux-tu quitter cette courte vie sans avoir goûté le bonheur?
Je n'ai plus qu un mot à vous dire, ô Julie! vous connoissez l'antique usage du rocher de Leucate, dernier refuge de tant d'amants malheureux. Ce lieu-ci lui ressemble à bien des égards : la roche est escarpée , l'eau est profonde, et je suis au désespoir.
* Sicut aqua effusus sur». PsiL.M. xxi, i5. — Omnes moriwur et ijuasi aquœ dilabimurin tenam. Reg. h, i4i ^- *4-
121 LA NOUVELLE HÉLOlSE,
LETTRE XXVII