‹ ŒuvresChapitre 51 sur 279 · PARTIE I, LETTRE XXIX · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE XXIX

mon cœur dans le tien, il faudra que j'étouffe. Et toi ne te reproches-tu rien, facile et trop confiante amie? Ah! que ne me trahissois-tu? C'est ta fidélité* ton aveugle amitié , c'est ta malheureuse indulgence qui ma perdue.

Quel démon t'inspira de le rappeler, ce cruel qui fait mon opprobre? Ses perfides soins devoient-ils me redonner la vie pour me la rendre odieuse? Qu'il fuie à jamais, le barbare! qu'un reste de pilie le touche; qu il ne vienne plus redoubler mes tourments par sa présence ; qu il renonce au plaisir féroce de contempler mes larmes. Que dis-je, hélas! il n'est point coupable ; c'est moi seule qui le suis ; tous mes malheurs sont mon ouvrage , et je n'ai rien à reprocher qu à moi. Mais le vice a déjà corrompu mon ame; c'est le premier de ses effets de nous faire accuser autrui de nos crimes.

Non, non, jamais il ne fut capable d'enfreindre ses serments. Sou cœur vertueux ignore l'art abject d'outrager ce qu'il aime. Ah! sans doute il sait mieux aimer que moi, puisqu'il sait mieux se vaincre. Cent fuis mes veux lurent témoins de ses combats et de sa victoire; les siens étinceloient du feu de ses désirs, il s élançoit vers moi dans l'impétuosité d'un transport aveugle , il s arrétoit tout-à-coup ; une barrière insurmontable sembloit m avoir entourée; et jamais son amour impétueux, mais honnête, ne l'eût franchie. J'osai trop contempler ce dangereux spectacle. Je me sentois troubler de ses transports , ses soupirs oppressoient mon cœur; je partageois ses tourments en ne pensant que les plaindre. Je le vis , dans des agitations

convulsives, prêt à s'évanouir à mes pieds. Peut-être l'amour seul mauroit épargnée ; ô ma cousine! c'est la pitié qui me perdit.

Il sembloit que ma passion funeste voulût se couvrir, pour me séduire , du masque de toutes les vertus. Ce jour même il m'avoit pressée avec plus d'ardeur de le suivre. C'étoit désoler le meilleur des pères; c étoit plonger le poignard dans le sein maternel : je résistai, je rejetai ce projet avec horreur. L'impossibilité de voir jamais nos vœux accomplis, le mystère qu'il falloit lui faire de cette impossibilité , le regret d'abuser un amant si soumis et si tendre après avoir flatté son espoir, tout abattoit mon courage, tout augmentoit ma foiblesse, tout aliénoit ma raison ; il falloit donner la mort aux auteurs de mes jours , à mon amant , ou à moi-même. Sans savoir ce que je faisois , je choisis ma propre infortune. J'oubliai tout et ne me souvins que de l'amour. C est ainsi qu'un instant d égarement ma perdue à jamais. Je suis tombée dans 1 abîme d ignominie dont une fdle ne revient point; et si je vis, c est pour être plus malheureuse.

Je cherche en gémissant quelque reste de consolation sur la terre : je n'y vois que toi, mon aimable amie; ne me prive pas d une si charmante ressource, je t'en conjure; ne môte pas les douceurs de ton amitié. J'ai perdu le droit d'y prétendre, mais jamais je n'en eus si grand besoin. Que la pitié supplée à l'estime. Viens , ma chère, ouvrir ton ame à mes plaintes ; viens recueillir les larmes de ton amie ; garantis-moi , s'il se peut, du mépris de moi-même , et fais-moi croire

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