PARTIE I, LETTBE XXIX
que je n'ai pas tout perdu puisque ton cœur nie reste encore.
LETTRE XXX
RÉPONSE
/ Fille infortunée! hélas ! qu'as-tu fait? Mon Dieu! tu étois si digue d'être sage ! Que te dirai-je dans 1 horreur de ta situation, et dans 1 abattement où elle te plonge? Achéverai-je d'accabler ton pauvre cœur? ou t'offrirai-je des consolations qui se refusent au mien?/Te montrerai-je les objets tels qu ils sont, ou tels qu'il te convient de les voir? Sainte et pure amitié, porte à mon esprit tes douces illusions ; et , dans la tendre pitié que tu m inspires, abuse-moi la première sur des maux que tu ne peux plus guérir.
XJai craint, tu le sais, le malheur dont tu gémis. Combien de fois je te l'ai prédit sans être écoutée!... il est l'effet d une téméraire confiance... Ah! ce n est plus de tout cela qu il s agit. J'aurois trahi ton secret, sans doute, si j'avois pu te sauver ainsi : mais j'ai lu mieux que toi dans ton cœur trop sensible ; je le vis se consumer d'un feu dévorant que rien ne pouvoit éteindre. Je sentis dans ce cœur palpitant d'amour qu il falloit être heureuse ou mourir; et quand la peur de succomber te fit bannir ton amant avec tant de larmes, je jugeai que bientôt tu ne serois plus, ou qu'il seroit bientôt rappelé. Mais quel fut mon effroi quand je te vis dégoûtée de vivre, et si près de la mort !
N'accuse ni ton amant ni toi dune faute dont je suis la plus coupable, puisque je lai prévue sans la prévenir.
Il est vrai que je partis malgré moi; tu le vis, il fallut obéir; si je t'avois crue si près de ta perte, on m'aurait plutôt mise en pièces que de m'arracher à toi. Je m'abusai sur le moment du péril. Foible et languissante encore, tu me parus en sûreté contre une si courte absence : je ne prévis pas la dangereuse alternative où tu t'aliois trouver; j oubliai que ta propre faiblesse laissoit ce cœur abattu moins en état de se défendre contre lui-même. J'en demande pardon au mien; j'ai peine à me repentir dune erreur qui ta sauvé la vie; je n'ai pas ce dur courage qui te faisoit renoncer à moi ; je n'aurois pu te perdre sans un mortel désespoir, et j'aime encore mieux que tu vives et que tu pleures.
f Mais pourquoi tant de pleurs , chère et douce amie? Pourquoi ces regrets plus grands que ta faute, et ce mépris de toi-même que tu n'as pas mérité? Une foi» blesse effacera -t- elle tant de sacrifices? et le danger même dont tu sors n'est-il pas une preuve de ta vertu? Tu ne penses qu'à ta défaite, et oublies tous les triomphes pénibles qui l'ont précédée. Si tu as plus combattu que celles qui résistent, n'as-tu pas plus fait pour l'honneur qu'elles? Si rien ne peut te justifier, songe au moins à ce qui t'excuse. Je connois ù peu près ce qu'on appelle amour; je saurai toujours résister aux transports qu'il inspire : mais j'aurois fait moins de résistance à un amour pareil au tien; et, sans avoir été vaincue, je suis moins chaste que toi