PARTIE I, LETTRE XXX. I2y
Ce langage te choquera; mais ton plus grand malheur est de 1 avoir rendu nécessaire : je donnerois ma vie pour qu'il ne te fut pas propre, car je hais les mauvaises maximes encore plus que les mauvaises actions '. Si la faute étoit à commettre , que j eusse la bassesse de te parler ainsi, et toi (elle de m écouter, nous serions toutes deux les dernières des créatures. A présent , ma chère , je dois te parler ainsi , et tu dois m'écouter, ou tu es perdue ;/car il reste en toi mille adorables qualités que l'estime de toi-même peut seule conserver, qu'un excès de honte et 1 abjection qui le suit détruiroit infailliblement; et c est sur ce que tu croiras valoir encore que tu vaudras en effet.
Garde-toi donc de tomber dans un abattement dan gereux qui t'avdiroit plus que ta foiblesse. Le véritable amour est-il fait pour dégrader lame? Qu'une faute que l'amour a commise ne t ôte point ce noble enthousiasme de l'honnête et du beau, qui t éleva toujours au-dessus de toi-même.
Une tache paroit-elle au soleil? combien de vertus te restent pour une qui s'est altérée ! en seras-tu moins douce , moins sincère , moins modeste , moins bienfaisante? en seras-tu moins digne, en un mot, de tous nos hommages? L'honneur, l'humanité, l'amitié, le pur amour, en seront-ils moins chers à ton cœur? En aimeras-tu moins les vertus mêmes que tu n'auras plusj/Non, chère et bonne Julie : ta Claire en te plai-
1 Ce sentiment est juste et sain. Les passions déréglées inspirent Jes mauvaises actions; mais les mauvaises maximes corrompent la raison même, et ne laissent plus de ressource pour revenir au bien.
KOUV. HÉLOÏSE. I. 9
l3o LA NOUVELLE HÉLOÏSE.
gnant t'adore; elle sait, elle sent qu'il n'y a rien de bien qui ne puisse encore sortir de ton ame. Ah! croismoi, tu pourrois beaucoup perdre avant qu'aucune autre plus sage que toi te valût jamais.
Enfin tu me restes; je puis me consoler de tout, hors de te perdre. Ta première lettre m'a fait frémir. Elle m'eût presque fait désirer la seconde, si je ne l'avois reçue en même temps. Vouloir délaisser son amie ! projeter de s'enfuir sans moi ! Tu ne parles point de ta plus grande faute : c'étoit de celle-là qu'il falloit cent fois plus rougir. Mais l'ingrate ne songe qu'à son amour... Tiens , je t'aurois été tuer au bout du monde. Je compte avec une mortelle impatience les moments que je suis forcée à passer loin de toi. Ils se prolongent cruellement. Nous sommes encore pour six jours à Lausanne , après quoi je volerai vers mon unique amie. J'irai la consoler ou m'affliger avec elle, essuyer ou partager ses pleurs. Je ferai parler dans ta douleur moins 1 inflexible raison que la tendre amitié. Chère cousine, il faut gémir, nous aimer, nous taire, et, s'il se peut, effacer, à force de vertus, une faute qu'on ne répare point avec des larmes. Ah! ma pauvre Chaillot!
LETTRE XXXI
Quel prodige du ciel es-tu donc , inconcevable Julie? et par quel art, connu de toi seule, peux-tu ras-