PARTIE I, LETTRE XXXI. l
sont-ils pas la moitié de tes pleurs? Tu n'as pas une peine que je ne doive sentir , pas un sentiment que je ne doive partager; et mon cœur, justement jaloux, te reproche toutes les larmes que tu ne répands pas dans mon sein. Dis , froide et mystérieuse amante ; tout ce que ton ame ne communique point à la mienne n'est-il pas un vol que tu lais à 1 amour? Tout ne doitil pas être commun entre nous? ne te souvient-il plus de lavoir dit? Ali ! si tu savois aimer comme moi, mon bonheur te consoleroit comme ta peine m'afflige, et tu sentirois mes plaisirs comme je sens ta tristesse.
Mais je le vois, tu me méprises comme un insensé, parceque ma raison s'égare au sein des délices. Mes emportements t effraient, mon délire te fait pitié, et tu ne sens pas que toute la force humaine ne peut suffire à des félicités sans bornes. Comment veux-tu qu'une ame sensible goûte modérément des biens infinis? comment veux-tu qu elle supporte à-la-fois tant d'espèces de transports sans sortir de son assiette? Ne sais-tu pas qu il est un terme où nulle raison ne résiste plus, et qu il n'est point d'homme au monde dont le bon sens soit à toute épreuve? Prends donc pitié de l'égarement où tu m'as jeté, et ne méprise pas des erreurs qui sont ton ouvrage. Je ne suis plus à moi , je l'avoue ; mon ame aliénée est toute en toi. J'en suis plus propre à sentir tes peines, et plus digne de les partager. O Julie ! ne te dérobe pas à toi-même.
LETTRE XXXII
REPONSE
Il fut un temps, mon aimable ami, où nos lettres étoient faciles et charmantes; le sentiment qui les dictait couloit avec une élégante simplicité : il n'avoit besoin ni d'art ni de coloris , et sa pureté faisoit toute sa parure. Cet heureux temps n est plus : hélas ! il ne peut revenir ; et, pour premier effet d un changement si cruel, nos cœurs ont déjà cessé de s'entendre.
Tes yeux ont vu mes douleurs. Tu crois en avoir pénétré la source ; tu veux me consoler par de vains discours, et, quand tu penses m abuser, c'est toi, mon ami, qui t'abuses. Crois-moi, crois-en le cœur tendre de ta Julie ; mon regret est bien moins d avoir donné trop à l'amour que de 1 avoir privé de son plus grand charme. Ce doux enchantement de vertu s est évanoui comme un songe : nos feux ont perdu cette ardeur divine qui les animoit en les épurant; nous avons recherché le plaisir, et le bonheur a fui loin de nous. Ressouviens-toi de ces moments délicieux où nos cœurs s unissoient d autant mieux que nous nous respections davantage, où la passion tiroit de son propre excès la force de se vaincre elle-même, où linnocence nous consoloit de la contrainte, où les hommages rendus à l'honneur tournoient tous au profit de l'amour. Compare un état si charmant à notre situation présente : que d'agitations ! que d'effroi ! que