PARTIE I, LETTRE XXXII. l3fi
dé mortelles alarmes ! que de sentiments immodérés ont perdu leur première douceur! Qu'est devenu ce zèle de sagesse et d'honnêteté dont l'amour animoit toutes les actions de notre vie, et qui.rendoit à son tour l'amour plus délicieux? Notre jouissance étoit paisible et durable, nous n'avons plus que des transports : ce bonheur insensé ressemble à des accès de fureur plus qu à de tendres caresses. In feu pur et sacré brûloit nos cœurs ; livrés aux erreurs des sens , nous ne sommes plus que des amants vulgaires : trop heureux si 1 amour jaloux daigne présider encore àdes plaisirs que le plus vil mortel peut goûter sans lui.
Voilà , mon ami , les pertes qui nous sont communes, et que je ne pleure pas moins pour toi que pour moi. Je n ajoute rien sur les miennes, ton cœur est f.tit pour les sentir. Vois ma honte, et gémis situ sais aimer. Ma faute est irréparable, mes pleurs ne tariront point. O toi qui les fais couler, crains d'attenter à de si justes douleurs ; tout mon espoir est de les rendre éternelles : le pire de mes maux seroit d en être consolée ; et c'est le dernier degré de l'opprobre , de perdre, avec l'innocence, le sentiment qui nous la fait aimer.
Je connois mon sort, j'en sens l'horreur, et cependant il me reste une consolation dans mon désespoir; elle est unique, mais elle est douce. C est de toi que je 1 attends, mon aimable ami. Depuis que je n'ose plus porter mes regards sur moi-même, je les porte avec plus de plaisir sur celui que j'aime. Je te rends tout ce que tu m ôtes de ma propre estime, et tu ne m'en deviens que plus cher en me forçant à me haïr. L'amour.
l36 LA NOUVELLE HÉLOÏSE.
cet amour fatal qui me perd, te donne un nouveau prix : tu t'élèves quand je me dégrade ; ton ame semble avoir profité de tout l'avilissement de la mienne. Sois donc désormais mon unique espoir ; c'est à toi de justifier, s'il se peut, ma faute ; couvre-la de l'honnêteté de tes sentiments ; que ton mérite efface ma honte ; rends excusable, à force de vertus, la perte de celles que tu me coûtes. Sois tout mon être , à présent que je ne suis plus rien. Le seul honneur qui me reste est tout en toi ; et, tant que tu seras digne de respect, je ne serai pas tout-à-fait méprisable.
Quelque regret que j'aie au retour de ma santé, je ne saurois le dissimuler plus long-temps; mon visage démentiroit mes discours, et ma feinte convalescence ne peut plus tromper personne. Hâte-toi donc, avant que je sois forcée de reprendre mes occupations ordinaires, de faire la démarche dont nous sommes convenus : je vois clairement que ma mère a conçu des soupçons , et qu'elle nous observe. Mon père n'en est pas là , je l'avoue : ce fier gentilhomme n'imagine pas même qu'un roturier puisse être amoureux de sa fille. Mais enfin tu sais ses résolutions ; il te préviendra si tu ne le préviens; et, pour avoir voulu te conserver le même accès dans notre maison , tu t'en banniras tout-à-fait. Crois-moi, parle à ma mère tandis qu'il en est encore temps ; feins des affaires qui t'empêchent de continuer à m'instruire , et renonçons à nous voir si souvent , pour nous voir au moins quelquefois : car si l'on te ferme la porte , tu ne peux plus t'y présenter; mais si tu te la fermes toi-même, tes visites seront en quelque sorte à ta discrétion, et, avec un