‹ ŒuvresChapitre 64 sur 279 · PARTIE I, LETTHE XXXVI. I · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTHE XXXVI. I

falloit feindre de la tristesse, et le faux rôle que je me vois contrainte à jpuer mon donne une si véritable, que le remords ma presque dispensée de la feinte.

Pendant l'absence de mes parents, je ne resterai point maîtresse de maison ; mais on me dépose chez le père de la cousine, en sorte (pie je serai tout de bon, durant ce temps, inséparable de l'inséparable. De plus, ma mère a mieux, aimé se passer de fennuede-chambre, et me laisser Bahi pour gouvernante; sorte d'Argus peu dangereux, dont on ne doit ni corrompre la fidélité ni se faire des confidents, mais qu on écarte aisément au besoin, sur la moindre lueur de plaisir ou de gain qu'on leur offre.

Tu comprends quelle facilité nous aurons à nous voir durant une quinzaine de jours ; mais c'est ici que la discrétion doit suppléer à la contrainte, etqu il faut nous imposer volontairement la même réserve à laquelle nous sommes forcés dans d'autres tennis. Non seulement tu ne dois pas, quand je serai chez ma cousine, y venir plus souvent qu'auparavant , de peur de la compromettre ; j'espère même qu il ne faudra te parler ni des égards qu'exige son sexe, ni des droits sacrés de 1 hospitalité , et qu'un honnête homme n'aurai pas besoin qu'on l'instruise du respect dû par l'amour à l'amitié qui lui donne asile. Je commis tes vivacités, mais j en connois les bornes inviolables. Si lu n avois jamais fait de sacrifice à ce qui est honnête , tu n'en aurais point à faire aujourd'hui,

D où vient cet air mécontent et cet œil attristé ? Pourquoi murmurer des lois que le devoir t impose? Laisse à ta Julie le soin de les adoucir ; t'es-tu jamai-;

repenti cl avoir été docile à sa voix? Près des coteaux fleuris d'où part la source de la Vevaise , il est un hameau solitaire qui sert quelquefois de repaire aux chasseurs, et ne devroit servir que d'asile aux amants. Autour de l'habitation principale dont M. d'Orbe dispose , sont épars assez loin quelques chalets ' , qui de leurs toits de chaume peuvent couvrir l'amour et le plaisir, amis de la simplicité rustique. Les fraîches et discrètes laitières savent garder pour autrui le secret dont elles ont besoin pour elles-mêmes. Les ruisseaux qui traversent les prairies sont bordés d'arbrisseaux et de bocages délicieux. Des bois épais offrent au-delà des asiles plus déserts et plus sombres.

Al bel seggio riposto, ombroso e foseo, INc mai pastori appressan, ne bifolci*.

L'art ni la main des hommes n'y montrent nulle part leurs soins inquiétants ; on n'y voit partout que les tendres soins de la mère commune. Cest là, mon ami, qu'on n'est que sous ses auspices, et qu'on peut n'écouter que ses lois. Sur l'invitation de M. 'd'Orbe, Claire a déjà persuadé à son papa qu'il avoit envie d'aller faire avec quelques amis une chasse de deux ou trois jours dans ce canton, et d'y mener les inséparables. Ces inséparables en ont d autres, comme tu ne sais que trop bien. L'un , représentant le maître de la maison , en fera naturellement les honneurs ; l'autre , avec moins d éclat , pourra faire à sa Julie ceux d'un

' Sorte de maisons de bois où se font les fromages et diverses espèces do laitage dans la montagne.

* Jamais pâtre ni laboureur n'approcha des épais ombrages ijni couvrent ces charmants asiles. I'étrakc.

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humble chalet; et ce chalet, consacré par l'amour, sera pour eux le temple de Gnide. Pour exécuter heureusement et sûrement ce charmant projet, il n'est

question que de quelques arrangements qui se concerteront facilement entre nous, et qui feront partie euxmêmes des plaisirs qu'ils doivent produire. Adieu , mon ami; je te quitte brusquement , de peur de surprise. Aussi bien , je sens que le cœur de ta Julie vole un peu trop tôt habiter le chalet.

P. S. Tout bien considéré , je pense que nous pourrons sans indiscrétion nous voir presque tous les jours ; savoir, chez ma cousine de deux jours 1 un, et L'autre à la promenade.

LETTRE XXXVII

DE JULIE

Ils sont partis ce matin, ce tendre père et cette mère incomparable, en accablant des plus tendres caresses une fille chérie , et trop indigne de leurs bontés. Pour moi, je les einbrassois avec un léger serrement de cœur, tandis quau-dedans de lui-même ce cœur ingrat et dénaturé pétilloit d'une odieuse joie. Hélas ! qu'est devenu ce temps heureux où je menois incessamment sous leurs yeux une vie innocente et sage , où je n étois bien (pie contre leur sein, et ne*pouvois les quitter d'un seul pas sans déplaisir! Maintenant, coupable et craintive, je tremble en pensant à eux ; je

rougis en pensant à moi; tous mes bons sentiments se dépravent, et je me consume en vains et stériles regrets que n anime pas même un vrai repentir. Ces amures réflexions m'ont rendu toute la tristesse que leurs adieux ne m avoient pas d'abord donnée. Une secrète angoisse étouffoit mon ame après le départ de ces chers parents. Tandis que Babi faisoit les paquets, je suis entrée machinalement dans la chambre de ma mère ; et voyant quelques unes de ses bardes encore éparses , je les ai toutes baisées 1 une après l'autre, en fondant en larmes. Cet état d'attendrissement ma un peu soulagée, et j'ai trouvé quelque sorte de consolation à sentir que les doux mouvements de la nature ne sont pas tout-à-fait éteints dans mon cœur. Ah ! tyran , tu veux en vain l'asservir tout entier, ce tendre et trop foibïe cœur; malgré toi, malgré tes prestiges, il lui reste au moins des sentiments légitimes ; il respecte et chérit encore des droits plus sacrés que les tiens.

Pardonne, ô mon doux ami! ces mouvements involontaires, et ne crains pas que j'étende ces réflexions aussi loin que je le devrais. Le moment de nos jours peut-être où notre amour est le plus en liberté n est pas , je le sais bien , celui des regrets : je ne veux ni te cacher mes peines , ni t'en accabler ; il faut que tu les commisses, non pour les porter, mais pour les adoucir. Dans le sein de qui les épancherois-je, si je n'osois les verser dans le tien? N'es-tu pas mon tendre consolateur? N'est-ce pas toi qui soutiens mon courage ébranlé? N'est-ce pas toi qui nourris dans mon ame le goût de la vertu, même après que je L'ai perdue? Sans toi, sans cette adorable amie dont la main compatis-

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