PARTIE I, LETTRE XXXIX. i
soin de cette pauvre enfant ; je la protégeois auprès de ma mère; je la tenois en quelque manière sous ma garde; et, pour n avoir su me garder moi-même, je 1 abandonne sans me souvenir d elle, <'t l'expose à des dangers pires que ceux où j ai succombé. Je frémis en songeant que deux jours plus tard c en étoît f.it peutêtre de mon tlôpôt , et que 1 indigence et la séduction perdoient une fille modeste et sage qui peut faire un jour une excellente mère de famille. 0 mon ami ! comment y a-t-il dans le inonde des hommes assez vils pour acheter de la misère un prix que le cœur seul doit paver, et recevoir d une bouche affamée les tendres baisers de l'amour !
Dis-moi , pourrois-tu n être pas touché de la piété filiale.de ma Fanchon , de ses sentiments honnêtes , de son innocente naïveté? ?se 1 es-tu pas de la rare tendresse de cet amant qui se vend lui-même pour soulager sa maîtresse? ÎSe seras-tu pas trop heureux de contribuera former un nœud si bien assorti? Ah! si nous étions sans pitié pour les cœurs unis qu'on divise, de qui pourroient-ils jamais en attendre? Pour moi , j'ai résolu de réparer envers ceux-ci ma faute à quelque prix que ce soit, et de faire en sorte que ces deux jeunes gens soient unis par le mariage. J'espère que le ciel bénira cette entreprise, et quelle sera pour nous d'un bon augure. Je te propose et te conjure au nom de notre amitié de partir dès aujourd'hui , si tu le peux , ou tout au moins demain matin , pour Neufchàtel. Va négocier avec M. de Merveilleux le congé de cet honnête garçon ; n'épargne ni les supplications ni l'argent : porte avec toi la lettre de ma Fanchon ; il
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n'v a point de cœur sensible quelle ne doive attendrir. Enfin quoi qu'il nous en coûte et de plaisir et d'argent , ne reviens qu'avec le congé absolu de Claude Anet, ou crois que l'amour ne me donnera de mes jours un moment de pure joie.
Je sens combien d'objections ton cœur doit avoir à me faire ; doutes-tu que le mien ne les ait faites avant toi? Et je persiste ; car il faut que ce mot de vertu ne soit qu'un vain nom, ou quelle exige des sacrifices. Mon ami, mon digne ami, un rendez-vous manqué peut revenir mille fois ; quelques heures agréables s'éclipsent comme un éclair et ne sont plus ; mais si le bonheur d'un couple honnête est dans tes mains , songe à l'avenir que tu vas te préparer. Crois-moi , l'occasion de faire des heureux est plus rare qu'on ne pense , la punition de lavoir manquée est de ne la plus retrouver ; et l'usage que nous ferons de celle-ci nous va laisser un sentiment éternel de contentement ou de repentir. Pardonne à mon zèle ces discours superflus ; j'en dis trop à un honnête homme, et cent fois trop à mon ami. Je sais combien tu hais cette volupté cruelle qui nous endurcit aux maux d autrui. Tu l'as dit mille fois toi-même : Malheur à qui ne sait pas sacrifier un jour de plaisir aux devoirs de 1 humanité !