‹ ŒuvresChapitre 70 sur 279 · PARTIE I, LETTRE XLIII · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE XLIII

il qu'elle ne soit pas aussi parfaite qu elle devroitl être? Je ne puis me dispenser d aller remercier et rembourser M. de Merveilleux ; et si cette visite retarde mon départ d un jour, comme il est à craindre, n'ai-|e pas droit de dire qu'il s'est montré généreux à mes dépens? N'importe, j ai fait ce qui vous est agréable, je puis tout supporter, à ce prix. Qu'on est heureux de pouvoir bien faire en servant ce qu'on aime, et réunir ainsi dans le même soin les charmes de l'amour et de la vertu ! Je l'avoue, 6 Julie! je partis le cœur plein d impatience et de chagrin. Je vous reprochois d être si sensible aux peines d autrui et de compter pour rien les miennes, comme si j étois le seul au inonde qui n eût rien mérité de vous. Je trouvois de la barbarie, après m avoir leurré d un si doux espoir, à me priver, sans nécessité, d un bien dont vous m aviez flatté vous-même. Tous ces murmures se sont évanouis ; je sens renaître à leur place , au fond de mon ami1, un contentement inconnu : j éprouve déjà le dédommagement que vous m avez promis, vous que L'habitude de bien faire a tant instruite du goût qu'on y trouve. Quel étrange empire est le votre, de pouvoir rendre les privations aussi douces que les plaisirs, et donner à ce qu'on fait pour vous le même charme qu'on trouveroit à se contenter soi-même ! Ah ! je lai dit cent fois , tu es un ange du ciel , ma Julie ! sans doute avec tant d autorité sur mon aine la tienne est plus divine qu'humaine. Comment n être pas éternellement à toi puisque ton régne est céleste? et que serviroit de cesser de t'aimer s il faut toujours qu'on t'adore ?

P. S. Suivant mon calcul, nous avons encore au moins cinq ou six jours jusqu'au retour de la maman. Seroit-il impossible, durant cet intervalle, défaire un pèlerinage au chalet ?

LETTRE XLIV

DE JULIE

Ne murmure pas tant, mon ami, de ce retour précipité ; il nous est plus avantageux qu'il ne semble ; et quand nous aurions fait par adresse ce que nous avons fait par bienfaisance, nous n'aurions pas mieux réussi. Regarde ce qui seroit arrivé si nous n'eussions suivi que nos fantaisies. Je serois allée à la campagne précisément la veille du retour de ma mère à la ville ; j'aurois eu un exprès avant d'avoir pu ménager notre entrevue ; il auroit fallu partir sur-le-champ, peut-être sans pouvoir t'a vertir-, te laisser dans des perplexités mortelles, et notre séparation se seroit faite au moment qui la rendoit le plus douloureuse. De plus, on auroit su que nous étions tous deux à la campagne ; malgré nos précautions , peut-être eût-on su que nous y étions ensemble ; du moins on l' auroit soupçonné , c'en étoit assez. L'indiscrète avidité du présent nous ôtoit toute ressource pour l'avenir , et le remords d une bonne oeuvre dédaignée nous eût tourmentés toute la vie.

Compare à présent cet état à notre situation réelle. Premièrement, ton absence a produit un excellent

Page 1