PARTIE I, LETTRE S LIT. l
effet. Mon Argus n'aura pas manqué de offre à ma mère qu'on t'avoii peu vu chez ma cousine: elle sait ton voyage et le sujet; c'est une raison déplus pour tf estimer. Et le moyen d imaginer que des gens qui vivent en bonne intelligence prennent volontairement pour s'éloigner le seul moment de liberté qu ils ont pour se voir! Quelle ruse ayons-nous employée pour écarter une trop (liste défiance? La seule, à mon avis , qui soit permise à d'honnêtes gens; c est de l'être à un point qu'on ne puisse croire, en sorte qu'on prenne un effort de vertu pour un acte d'indifférence. Mon ami , qu'un amour caché par de tels moyens doit être doux aux cœurs qui le goûtent! Ajoute à cela le plaisir de réunir des amants désolés, et de rendre heureux deux jeunes gens si dignes de 1 être. Tu Tas vue ma Fanchon ; dis, n'est-elle pas charmante? et ne méritet-ellc pas bien tout ce que tu as fait pour elle? N'estelle pas trop jolie et trop malheureuse pour rester fille impunément? Claude Anet, de son côté, dont le bon naturel a résisté par miracle à trois ans de service, en eût-il pu supporter encore autant sans devenir un vaurien comme tous les autres? An lieu de cela, ils s'aiment et seront nuis; ils sont pauvres et seront aidés; ils sont honnêtes gens et pourront continuer de 1 être ; car mon père a promis de prendre soin de leur établissement. Que de biens tu as procurés à eux et à nous par ta complaisance, sans parler du compte que je t'en dois tenir ! Tel est , mon ami , l'effet assuré des sacrifices qu'on fait à la vertu : s ils coûtent souvent à faire, il est toujours doux de les avoir faits, et l'on n'a jamais vu personne se repentir d une bonne action.
I 66 LA NOUVELLE HÊLOÏSE.
Je me doute bien qu'à l'exemple de 1 inséparable , tu m'appelleras aussi la prêcheuse, et il est vrai que je ne fais pas mieux ce que je dis que les gens du métier. Si mes sermons ne valent pas les leurs, au moins je vois avec plaisir qu'ils ne sont pas comme eux jetés au vent. Je ne m'en défends point , mon aimable ami ; je voudrois ajouter autant de vertus aux tiennes qu'un fol amour m 'en a fait perdre , et , ne pouvant plus m'estimer moi-même , j'aime à m'estimer encore en toi. De ta part, il ne s'agit que d'aimer parfaitement , et tout viendra comme de lui-même. Avec quel plaisir tu dois voir augmenter sans cesse les dettes que l'amour s'oblige à payer !
Ma cousine a su les entretiens que tu as eus avec son père au sujet de M. 'd'Orbe; elle y est aussi sensible que si nous pouvions , en offices de l'amitié, n'être pas toujours en reste avec elle. Mon Dieu ! mon ami , que je suis une heureuse fille ! que je suis aimée ! et que je trouve charmant de 1 être! Père, mère, amie, amant, j'ai beau chérir tout ce qui m'environne, je me trouve toujours ou prévenue ou surpassée. Il semble que tous les plus doux sentiments du monde viennent sans cesse chercher mon ame , et j'ai le regret de n en avoir qu'une pour jouir de tout mon bonheur.
,1'oubliois de t'annoncer une visite pour demain matin : c'est milord Bomston qui vient de Genève, où il a j:>assé sept ou huit mois. Il dit t'avoir vu à Sion à son retour d'Italie. Il te trouva fort triste, et parle au surplus de toi comme j'en pense. Il fit hier ton éloge si bien et si à propos devant mon père, qu'il ma toutà-fait disposée à faire le sien. En effet, j j'ai trouvé du