PARTIE I, LETTRE XLVl. i;r
je un homme que je n'ai vu qu'une après-midi? et comment en pourrois-tu juger toi-même sur une connoissanee de quelques jours? .le n'en parle que par conjecture, et tu ne peux guère être plus avance ; cai les propositions qu'il ta faites sont de ces offres vagues dont un air de puissance et la facilité de les éluder rendent souvent les étrangers prodigues. Mais je reconnois tes vivacités ordinaires , et combien tu as de penchant à te prévenir pour ou contre les gens presque à la première vue. Cependant nous exami nerons à loisir les arrangements qu'il t'a proposés. Si l'amour favorise le projet qui in occupe , il s'en pré sentera peut-être de meilleurs pour nous. O mon bon ami ! la patience est amère, mais son fruit est doux.
Pour revenir à ton Anglois , je t'ai dit qu'il me paroissoit avoir lame grande et forte , et plus de lumières que d'agréments dans l'esprit. Tu dis à peu près la même chose ; et puis , avec cet air de supériorité masculine qui n'abandonne point nos humbles adora teurs, tu me reproches d'avoir été de mon sexe une fois en ma vie; comme si jamais une femme devoil cesser d'en être! Te souvient-il qu'en lisant ta République de Platon nous avons autrefois disputé sur ce point de la différence morale des sexes? Je persiste dans l'avis dont j'étois alors, et ne saurois imaginer un modèle commun de perfection pour deuv êtres si différents. L'attaque et la défense, l'audace des hommes , la pudeur des femmes , ne sont point des conventions , comme le pensent tes philosophes, mais des institutions naturelles dont il est facile de rendre raison, et dont se déduisent aisément toutes les au
très distinctions morales. D'ailleurs, la destination de la nature n étant pas la même, les inclinations, les manières de voir et de sentir , doivent être dirigées de chaque côté selon ses vues. Il ne faut point les mêmes goûts ni la même constitution pour labourer la terre et pour allaiter des enfants. Une taille plus haute, une voix plus forte, et des traits plus marqués , semblent n'avoir aucun rapport nécessaire au sexe; mais les modifications extérieures annoncent 1 intention de l'ouvrier dans les modifications de l'esprit. Une femme parfaite et un homme parfait ne doivent pas plus se ressembler dame que de visage. Ces vaines imitations de sexe sont le comble de la déraison ; elles font rire le sage et fuir les amours. Enfin je trouve qu'à moins d'avoir cinq pieds et demi de haut, une voix de basse , et de la barbe au menton, l'on ne doit point se mêler d être homme.
Vois combien les amants sont maladroits en injures ! Tu me reproches une faute que je n'ai pas commise, ou que lu commets aussi bien que moi, et 1 attribues à un défaut dont je m honore. Veux-tu que , te rendant sincérité pour sincérité, je te dise naïvement ce que je pense de la tienne? Je n'y trouve qu un raffinement de flatterie, pour te justifier à toi-même, par cette franchise apparente, les éloges enthousiastes dont tu m'accables à tout propos. Mes prétendues perfections t'aveuglent au point que, pour démentir les reproches que tu te fais en secret de ta prévention, tu n'as pas l'esprit d en trouver un solide à me faire.
Crois-moi, ne te charge point de me dire mes vérités, tu t'en acquitterois trop mal : les yeux de 1 amour,